RÉCIT – Des sondages menés pour de nouveaux travaux de rénovation du 5-étoiles parisien ont fait ressurgir des décors du XIXe siècle et reconfigurent les choix des architectes chargés de sa transformation. Découverte exclusive.
Face à la Comédie-Française, l’Hôtel du Louvre est l’un des plus anciens de Paris, témoin de la transformation de la capitale conduite par le baron Haussmann selon la volonté de Napoléon III. C’est l’empereur qui a voulu son ouverture, en 1855. Mais les changements de propriétaire, les brûlures de l’histoire et ses successives modernisations ont profondément modifié les intérieurs de l’établissement, aujourd’hui 5-étoiles, propriété du groupe Constellation Hotels Holdings, géré par le groupe Hyatt.
Ni Zola, qui y situe son roman Pot-Bouille, ni Pissarro, qui y peint une série de sept tableaux, ne reconnaîtraient les lieux. Sauf s’ils étaient revenus en octobre, lors de préparatifs menés pour de nouveaux travaux de rénovation. Alors ils auraient vu, derrière les panneaux blancs d’une salle utilisée pour des conférences, des fresques oubliées du second Empire, tandis que le sous-plafond cachait tout le décor originel de ce qui fut une salle à manger… « C’est extrêmement rare de retrouver des ouvrages d’art de cette qualité. Ils ont été longtemps dissimulés, d’où leur excellent état de préservation », explique Marine Clech, architecte du patrimoine pour l’agence Atelier Cos, qui a fait sa renommée dans la rénovation de l’hôtellerie haut de gamme, dont le Ritz à Paris, le Four Seasons George V ou encore l’Hôtel du Palais à Biarritz.
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À l’Hôtel du Louvre, « nous avons retrouvé dans le salon Napoléon un grand décor de style Belle Époque typique des bâtiments prestigieux de la fin XIXe comme l’Opéra Garnier, la nef du Petit Palais ou encore Le Train Bleu, le grand restaurant de la gare de Lyon », ajoute-t-elle. Gautier Py, le directeur, ne cache pas son émotion. « C’est exceptionnel, dans une carrière. Je me souviendrai toujours de l’appel m’annonçant la présence intacte de ces décors », confie-t-il, avant de raconter : « Ces œuvres ont été cachées durant la Seconde Guerre mondiale, l’occupation allemande. L’explication est simple : l’hôtel avait des jardins d’hiver abrités sous des verrières qui ont été occultées pour éviter les bombardements. » Réquisitionnée par un commandement SS, l’adresse était devenue une cible potentielle lors des raids aériens menés par les Alliés pour libérer Paris. « Une première verrière a été découverte lors d’une récente rénovation en 2019. À cette occasion, le salon est devenu le bar. Mais nous ne nous doutions pas de ce qui allait encore ressurgir », poursuit Gautier Py.
« Une carte postale datant de 1905 nous a donné des indices sur ce que recélait le salon Napoléon. Nous avons eu l’idée de faire ouvrir un premier panneau en regardant attentivement les décors qui y étaient photographiés, et, miraculeusement, une première fresque d’Adrien Moreau-Néret est apparue ! », reprend Marine Clech. Ces découvertes ont été possibles grâce aux investigations de l’historien Alexandre Roy, appelé par l’agence Atelier Cos. « J’ai consulté des archives au Musée d’Orsay, les fonds de documentation disponibles, et j’ai découvert le travail d’Adrien Moreau-Néret mené pour l’Hôtel du Louvre », explique-t-il. « Ce qu’il a trouvé nous a donné une vision plus précise de ce que l’on devait nous-mêmes chercher », ajoute Marine Clech.
«Entrée par la rue de Rivoli, comme au XIXe siècle»
Adrien Moreau-Néret n’est pas un artiste majeur comme Pissarro, mais il demeure un maillon essentiel pour comprendre le style Belle Époque. Il est un peintre décoratif très en vogue à la fin du XIXe siècle et nous invite à un jeu de piste à travers Paris pour redécouvrir ses réalisations. On apprend qu’il a rejoint le cercle des peintres et décorateurs mobilisés pour la mise en valeur de la Sorbonne. Pour la prestigieuse université, il déploie un riche vocabulaire ornemental inspiré des fantaisies botaniques qui préfigurent l’Art nouveau. Ces œuvres révèlent son goût pour une Renaissance idéalisée typique de l’époque. Il privilégie les sujets allégoriques et mythologiques, motifs que l’on vient de retrouver dans les fresques de l’Hôtel du Louvre.
Il officie également dans l’ancienne gare d’Orsay, peint des plafonds pour la salle des fêtes d’un hôtel implanté au sein du bâtiment. Les lieux accueillent à présent un des espaces de restauration. Ses œuvres ornent aussi la salle des fêtes de la mairie du 10e arrondissement de la capitale, et l’on retrouve encore son pinceau au Petit Palais ainsi qu’à l’Opéra Garnier. Ses tableaux font partie des collections du Musée d’Orsay, ainsi que de celles des Musées des beaux-arts de Tours et de Nancy.
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Comme une trouvaille archéologique, cette mise au jour bouleverse la destinée de l’hôtel. « C’est un rêve, pour une agence comme la nôtre, et, en même temps, cela nous oblige à revoir entièrement le plan de rénovation », explique Valéria Sanchez, directrice de l’agence Atelier Cos. « Les apparats de l’ancien salon Napoléon vont évidemment être révélés et utilisés. Nous pensons en faire la nouvelle réception de l’hôtel, avec une entrée par la rue de Rivoli, ouverture qui existait au XIXe siècle », prévoit Gautier Py. Le nouveau lobby va donc retrouver son faste d’antan, avec un espace plus grand, mieux adapté à un hôtel de 164 chambres. L’actuel donnant sur l’avenue de l’Opéra devrait changer d’usage, on parle d’un salon de thé.
La nouvelle priorité est de faire briller l’art d’antan. « Les fresques sont en bon état. Il y a un dégagement à effectuer de la première couche d’encrassement, puis des couches successives de vernis. Ce sera suivi par une rehausse des couleurs par retouches, une remise en vernis sera réalisée afin d’accentuer les contrastes et protéger la peinture », précise Marine Clech alors que les premiers essais de nettoyage viennent d’être menés. Le chantier est interdit au public, qui devra attendre plusieurs années avant d’en profiter. Mais Le Figaro a pu les voir. Les peintures sont dissimulées par de simples panneaux, le chemin est plus tortueux pour les sous-plafonds.
Positionner l’hôtel comme un lieu d’art et d’histoire
Dans les méandres du bâtiment, il faut passer par les bureaux, longer une toiture et, en ouvrant une trappe, se rendre compte à la lampe torche de la monumentalité des décors qui orneront donc le futur lobby. À cette occasion, on a pu voir aussi qu’il existait un magnifique escalier d’époque, inutilisé par l’hôtel pour le moment, mais lui aussi totalement préservé ! Pour l’heure, l’agence Atelier Cos se concentre sur « la restauration et la conservation en place des décors peints, des ornements en gypseries et la recréation des ensembles menuisés vitrés et à miroirs », afin de restituer aux Parisiens comme aux futurs clients ce « jardin d’hiver romantique ».
Les architectes ont remis leurs différents rapports à l’hôtel où se joue également une rénovation totale des chambres et des suites pour laquelle Pierre-Yves Rochon, l’architecte spécialiste des grands palaces, a été consulté. Les représentants des propriétaires ont donné leur accord pour retarder le chantier initial afin de pouvoir tout repenser à la lumière des trésors retrouvés. « Nous allons nous en inspirer en positionnant plus que jamais l’hôtel comme un lieu d’art et d’histoire. Nous recevons une importante clientèle américaine qui apprécie d’être ici à proximité du Musée du Louvre. Et nous sommes également en face de la nouvelle Fondation Cartier, réalisée par Jean Nouvel », déclare Gautier Py.
Les décors retrouvés à l’Hôtel du Louvre ne m’étonnent pas, on en a fait tant disparaître au nom d’un certain modernisme
Un architecte
En retrouvant cette partie de son décor originel, l’Hôtel du Louvre rappelle l’importance pour les établissements historiques de mieux considérer leur patrimoine architectural ainsi que leur mobilier et leurs tableaux. « Il nous arrive de retrouver des décors anciens. Mais ce qui est remarquable, dans le cas présent, c’est la volonté de les mettre en valeur », souligne l’historien Alexandre Roy. Longtemps la mode a été de faire table rase du passé en engageant des architectes voulant à tout prix placer un style contemporain, quitte à faire disparaître des pans entiers du patrimoine. « Certaines rénovations sont un véritable scandale. Les décors retrouvés à l’Hôtel du Louvre ne m’étonnent pas, on en a fait tant disparaître au nom d’un certain modernisme, témoigne discrètement un architecte. Pourtant, le succès du livre Le Barman du Ritz, de Philippe Collin, montre un grand attachement des Français pour l’histoire des grands palaces internationaux, dont le décor fait partie. »
À l’Hôtel du Louvre souffle à nouveau l’esprit du second Empire, une époque où l’architecture et les arts décoratifs devinrent des instruments de représentation du pouvoir, flamboyants. Les hôtels, les gares, les théâtres, les immeubles haussmanniens allaient incarner une certaine prospérité et modernité promise par Napoléon III. Le goût était alors à un style éclectique – mélange assumé de références Renaissance, baroques, classiques – que l’on retrouve dans les peintures d’Adrien Moreau-Néret. Un autre chantier se trame non loin. Le Westin, situé rue Castiglione, change d’exploitant et d’enseigne. Le groupe américain Marriott va céder la place à un groupe hôtelier du Moyen-Orient. Selon nos informations, cet hôtel qui date de 1878 a déjà révélé quelques belles découvertes lors des premières semaines de travaux, qui, sur le modèle de l’Hôtel du Louvre, seront préservées dans le cadre du futur décor. Les palaces parisiens historiques cachent peut-être d’autres trésors enfouis, il suffit parfois d’une carte postale pour changer leurs destins.
Carnet pratique
L’établissement fait partie du groupe Hyatt, classé dans la catégorie Unbound Collection qui regroupe des hôtels historiques comme l’Hôtel du Palais à Biarritz ou le Martinez à Cannes. Pour l’Hôtel du Louvre, les chambres sont à partir de 753 euros la nuit, pour être face au décor des tableaux de Pissarro et dans la suite où il a peint sa série, il faut compter 2 200 euros pour deux personnes. Pour découvrir la première verrière d’époque, le bar L’Officine du Louvre est ouvert de 9 heures à minuit, tandis que le restaurant La Brasserie du Louvre est idéal pour un dîner avant un spectacle à la Comédie-Française.