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6 août 2026 à 17h26
Gabriel Demaegdt travaillait dans la cour de sa ferme, à Bacquepuis (Eure), lorsqu’il a vu arriver en trombe Théo, saisonnier pour l’été. Lundi 3 août 2026, un incendie venait de se déclarer dans un champ de chaume, à quelques kilomètres de là, à Quittebeuf.
Sans hésiter, le jeune agriculteur de 23 ans monte dans son tracteur, auquel est attelée une citerne. Une chance, car il s’agit en fait d’une tonne à lisier, habituellement utilisée pour épandre les effluents d’élevage afin de fertiliser les terres. « Mon père avait eu la bonne idée de la remplir d’eau, au cas où un feu se déclencherait », explique Gabriel.
Avec ses 1 600 litres d’eau, Gabriel prend immédiatement la route vers l’incendie. Son cousin et collègue Thomas, ainsi que le saisonnier Théo, le suivent en voiture.
Une course contre les flammes
À son arrivée, Gabriel commence aussitôt à arroser les abords des habitations. « Je voulais aussi arroser au pied de l’usine Bain, mais le passage était trop dangereux », explique-t-il.
Près des maisons, une scène le marque particulièrement : des habitants en larmes, leurs animaux de compagnie dans les bras, prêts à évacuer.
En quelques minutes, sa citerne est vide. Il décide alors de la remplir dans la mare de la commune, effectuant plusieurs allers-retours pour continuer à arroser.

Gabriel, Thomas et Théo ont aidé les pompiers à combattre le feu, lundi 3 août 2026 à Quittebeuf (Eure). ©Mathilde CarnetDéchaumer pour stopper le feu
Pendant ce temps, Thomas et Théo interviennent dans un champ de lin, à quelques mètres des flammes. Autour d’eux, plusieurs agriculteurs déchaument les parcelles : ils remuent la terre afin d’enfouir la paille et les résidus de récolte qui servent de combustible aux flammes.
Mais les conditions compliquent leur tâche. La terre, privée de pluie depuis plusieurs semaines, est particulièrement dure. « Il faut passer les machines plusieurs fois pour que ça fonctionne », explique Thomas, 32 ans.
Alors les deux hommes sortent de la voiture et séparent les nappes de lin à la main afin de limiter la propagation du feu.
« Je ne voyais plus rien, j’avais du mal à respirer »
Le feu progresse devant eux. Les agriculteurs interviennent pourtant sans équipement spécifique, dans une chaleur intense et une fumée étouffante.
« C’était très impressionnant. À bord du tracteur, je ne voyais plus rien, j’avais du mal à respirer », confie Gabriel.
Pour Thomas, une règle s’impose : ne jamais prendre de risques. « Quand on ne respire plus, on recule. On fait de notre mieux, mais on n’est pas formés pour ça. »
Pendant que les agriculteurs s’efforcent de contenir l’incendie dans un périmètre limité, les pompiers attaquent les flammes. Les trois agriculteurs resteront mobilisés plus de deux heures.
Au final, le feu est maîtrisé avant d’atteindre l’entreprise Bain voisine et les habitations. Une grande partie du champ de lin est également sauvée. Malgré tout, 12 hectares de cultures sont partis en fumée.
Quelques jours plus tard, les deux cousins gardent un goût amer. « C’est un feu qui n’aurait pas dû exister. Il n’y avait aucun travail agricole, il s’est déclenché en bordure de route. C’est très certainement un mégot. Un peu de civisme ! »
Souvent les premiers sur place
L’histoire des cousins Demaegdt est spectaculaire, mais loin d’être exceptionnelle dans l’Eure. Sur les feux de culture, les agriculteurs sont souvent les premiers alertés et interviennent parfois avant même l’arrivée des pompiers.
Cette réactivité repose désormais sur une véritable organisation. Depuis juin 2023, une convention réunit la Chambre d’agriculture de l’Eure, la FNSEA 27, les Jeunes Agriculteurs 27, le SDIS 27 et la préfecture. Son objectif : mieux coordonner les moyens agricoles et les secours face à des incendies de cultures de plus en plus fréquents.
Une organisation bien rodée
Concrètement, pendant toute la période des moissons, les conseillers de la Chambre d’agriculture échangent quotidiennement avec les pompiers.
« On leur indique où les récoltes vont avoir lieu, à quel moment et dans quelles conditions », explique Gilles Lievens, président de la Chambre d’agriculture de l’Eure.
En croisant ces informations avec les prévisions météorologiques, le SDIS établit une cartographie des secteurs les plus exposés au risque d’incendie.
En parallèle, un réseau d’une quarantaine de référents agricoles couvre l’ensemble du département. Chacun est en lien avec une vingtaine d’exploitants. Dès qu’un départ de feu est signalé, un groupe de discussion permet d’alerter très rapidement les agriculteurs concernés.
« L’idée, c’est que ceux qui disposent du matériel adapté puissent partir immédiatement. », ajoute Gilles Lievens.
En début d’été, plusieurs recommandations ont été diffusées aux exploitants : conserver un déchaumeur disponible, prévoir une tonne à eau lorsque c’est possible et déchaumer des bandes d’une vingtaine de mètres à proximité des habitations, des bâtiments, des forêts ou des routes après les moissons. « Le déchaumage, c’est le meilleur coupe-feu », affirme Gilles Lievens.
En travaillant rapidement le sol, les agriculteurs enfouissent les résidus de récolte qui alimentent les flammes et créent une barrière que l’incendie franchit beaucoup plus difficilement.
Le président de la Chambre d’agriculture en a lui-même fait l’expérience fin juillet, lorsqu’un incendie s’est déclaré à quelques mètres de son exploitation, aux Monts du Roumois.
« En quelques minutes, une dizaine d’agriculteurs se sont retrouvés sur place. Ensemble, nous avons déchaumé tout autour du foyer pour empêcher sa progression. En une heure, c’était terminé. »

Les fumées les empêchent de voir et de respirer correctement. ©Gilles LievensAgir sous l’autorité des pompiers
Ces interventions se déroulent toujours sous l’autorité des secours. « On est à la disposition des pompiers. Ce sont eux qui donnent les consignes. »
La convention prévoit d’ailleurs que les agriculteurs mobilisés à la demande du commandant des opérations deviennent des « collaborateurs occasionnels du service public », ce qui leur garantit une couverture en cas d’accident.
Pour autant, ils ne sont pas des professionnels de la lutte contre les incendies. Ils interviennent avec leur tenue de travail, sans équipement spécialisé.
« On regarde le sens du vent, on se tient à bonne distance et, surtout, on ne prend pas de risques », insiste Gilles Lievens. « Il y a de l’adrénaline, mais pas forcément de la peur. On sait qu’on est nombreux. »
Lorsque les pompiers ne sont pas encore arrivés, les agriculteurs agissent avant tout grâce à leur expérience et à leur bon sens.
Un été sous tension
Depuis le début de l’été, les départs de feu se multiplient dans l’Eure. « Il ne se passe pas une semaine sans qu’il y en ait. Il y a un stress permanent, on garde toujours un œil sur ce qu’il se passe », confie Gilles Lievens.
Pourquoi, dans ce cas, ne pas déchaumer systématiquement toutes les parcelles de façon préventive ? « Parce que cela use énormément le matériel. » Sur des sols durcis par plusieurs semaines de sécheresse, les machines sont mises à rude épreuve.
Les cousins Demaegdt en savent quelque chose. Plusieurs jours après l’incendie de Quittebeuf, le tracteur de Gabriel porte encore l’odeur de la fumée, et certains joints devront probablement être remplacés.
Malgré cela, ils n’hésiteraient pas une seconde à repartir si un nouvel incendie se déclarait.
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