C’est un enchevêtrement biscornu de petites promenades, placettes, escaliers et passerelles suspendus au-dessus des rues du centre-ville de Saint-Denis et de sa galerie commerçante. Vu d’en bas, cet ensemble d’îlots de logements sociaux reliés les uns aux autres, à l’architecture brutaliste, peut donner l’impression d’écraser le reste. D’en haut, il donne à découvrir la ville et son histoire, avec des vues directes sur la Rosace de la basilique, le vieux marché ou encore la maison des Arbalétriers, séchoir de l’ancienne usine d’impression sur étoffe du XVIIIe siècle.
Cette promenade sur dalle, objet de visites patrimoniale, est aujourd’hui menacée par le projet de résidentialisation, qui restreindra son accès aux seuls locataires. Celui-ci est inscrit au nouveau programme national de renouvellement urbain et a été voté en conseil municipal, le 20 novembre dernier.
La ZAC Basilique offre une balade suspendue au-dessus des rues de Saint-Denis avec des percées visuelles sur la Rosace de la Basilique, le marché, l’ancien séchoir…
Pour défendre cette promenade haute, l’association des Amis de l’îlot 8, un ensemble de 184 logements sociaux conçu par la célèbre architecte de la cité de la Maladrerie à Aubervilliers, Renée Gailhoustet, s’est constituée le 10 décembre dernier. Après avoir lancé une pétition puis une mobilisation, elle avance désormais l’une de ses premières cartes juridiques en déposant un recours contre la délibération actant le déclassement des espaces publics de l’îlot 8. L’association Sites et Monuments s’est joint à cette requête déposée le 20 janvier et a ouvert une cagnotte en ligne.
« Ce déclassement vise à privatiser l’accès de la dalle et ses espaces publics avec pour conséquence la destruction des escaliers et passerelles formant la promenade haute entre tous les îlots près de la basilique », déplore Hélène Degoy, co-présidente de l’association et habitante de l’îlot 8 depuis 35 ans, en cheminant sur la dalle.
Mais alors que le chantier de réhabilitation et résidentialisation pourrait démarrer dès la fin de l’année, l’association se lance dans une « course contre la montre ». « Nous avons fait une demande d’instance de classement à la direction générale des patrimoines, poursuit la fervente défenseuse de l’îlot 8 original. Si elle est décidée, c’est une procédure qui arrête tous les projets en cours pour un an. »
« Les escaliers sont très travaillés »
L’association a été rejointe par des architectes qui s’étaient opposés au projet de résidentialisation de la Maladrerie. Projet qui n’avait pas abouti. De quoi donner espoir aux Amis de l’îlot 8.
En déambulant près du cabinet de radiologie, qui devrait déménager au rez-de-chaussée pour rester accessible, la retraitée désigne un des escaliers voués à la démolition. « Les escaliers sont très travaillés, celui-ci intègre des sculptures de Marc Charpin », précise-t-elle. Selon la ville, cet escalier va effectivement être démonté mais avec l’accord des ayants droit du sculpteur.
Le projet de résidentialisation de l’ilot 8 Basilique prévoit la démolition de quatre des six escaliers. Celui-ci a été réalisé avec le sculpteur Marc Charpin.
Elle traverse la passerelle menant à l’îlot 4 déjà résidentialisé. La porte, normalement accessible avec un badge, s’ouvre sans difficulté. « La résidentialisation complique la vie de voisinage des habitants, appuie-t-elle. J’ai une amie qui vit ici, si je veux la voir, elle est obligée de descendre les escaliers pour m’ouvrir car l’interphone ne fonctionne pas. »
« Insécurité, incivilités, trafics »
Pascale Mercier, une autre membre de l’association enfonce le clou. « Pour nous, la résidentialisation, c’est répondre à une logique de l’enfermement et du chacun chez soi. C’est aussi remettre en question le principe de perméabilité entre la ville, les espaces commerciaux et les logements voulu par Renée Gailhoustet. »
Pour autant, ce projet, qui s’accompagne aussi d’une grosse requalification des logements, est approuvé par les ayants droit de la célèbre architecte. Ce projet porté par Plaine Commune, Plaine Commune Habitat et la SCI Basilique Commerce (propriétaire du centre commercial) vise à réserver la dalle aux habitants et y créer un « jardin suspendu, végétalisé, tranquille et sécurisé ». Selon les porteurs de projets, « les accès multiples à la promenade haute, ses escaliers peu lisibles, ses recoins mal éclairés ont progressivement favorisé des usages détournés : insécurité, incivilités, trafics ».
Les promenades et placettes, aujourd’hui publiques, de l’Îlot 8 dessiné par Renée Gailhoustet, ont été déclassées lors du conseil municipal du 18 décembre.
« Je n’ai jamais vu 200 locataires opposés à ce projet, insiste Adrien Delacroix, maire adjoint de Saint-Denis et conseiller territorial de Plaine Commune chargé de l’habitat et de l’urbanisme. Ces personnes mentent sciemment aux locataires disant que leurs loyers vont augmenter, que la ville veut expulser des habitants, gentrifier, c’est factuellement faux. Les loyers ne vont pas augmenter. »
« Investir dans ce patrimoine et le respecter »
Concernant la critique de « saccage » du patrimoine y compris avancé par Guy Naizot, l’architecte coordinateur de la ZAC Basilique, Adrien Delacroix oppose un investissement de 140 000 euros par logement. « L’ambition est d’investir dans ce patrimoine et le respecter, les ayants droit entendent parfaitement les besoins d’évolution du site et l’architecte des Bâtiments de France va nous donner un avis favorable. Aujourd’hui, c’est l’un des patrimoines de Plaine Commune Habitat où l’on a le plus de désistements de candidats lors des visites car dans les logements, il y a une grande perte de surface utile et l’environnement ne donne pas envie. »
Par ailleurs, la ville vient d’obtenir le classement du centre-ville en site patrimonial remarquable. « Si nous étions en train de dénaturer un site patrimonial contemporain, nous n’aurions pas obtenu ce label », conclu l’élu, agacé par la bataille juridique qui s’ouvre ici et fera perdre « beaucoup de temps dans la requalification » de l’îlot.