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Trente minutes. C’est le temps qu’il fallait à une lettre pour traverser Paris de part en part, propulsée dans un tube d’acier enterré sous la chaussée. De 1866 à 1984, la capitale a vécu au rythme d’un réseau souterrain méconnu : la poste pneumatique, un système de tubes parcourus par des cartouches métalliques que l’air comprimé projetait d’un bureau de poste à l’autre. À son apogée, ce maillage comptait 467 kilomètres au total à partir de 1934, soit à peu près la distance entre Paris et Lyon, mais enfouie tout entière sous les rues de la capitale.

À retenir

Un réseau de 467 km de tubes souterrains a circulé secrètement sous Paris pendant 118 ans
Les cartouches métalliques filaient à 48 km/h dans les égouts de Belgrand pour livrer les messages en 30 minutes
10 millions de messages par an au apogée : pourquoi cette merveille technique a-t-elle disparu ?

Sommaire

Une réponse à l’engorgement du télégraphe
Air comprimé, curseurs et petits bleus
130 bureaux, dix millions de messages par an
La fin d’un système dépassé par le téléphone

Une réponse à l’engorgement du télégraphe

L’histoire commence par un problème d’embouteillage, pas de voitures, mais de messages. Dans les années 1860, le réseau de télégraphie électrique parisien arrive à saturation, et l’empereur décide de mettre en place un réseau pneumatique, sur le modèle londonien, en s’appuyant sur les travaux du chimiste Ador. Avant cette solution, la distribution des dépêches entre les grands bureaux télégraphiques reposait sur des voitures à cheval : en 1865, la distribution des télégrammes est assurée, entre le bureau central et la Bourse, par un service de voitures légères à deux roues qui effectuent le trajet de 3 km en 12 minutes avec des départs tous les quarts d’heure. Un système jugé trop lent, trop rigide, pour une ville qui grossit et dont les rues s’encombrent.

Les premiers essais ont lieu à la fin de l’année 1866. Une première ligne de 1 050 m est ouverte en décembre 1866 pour relier le Grand-Hôtel situé au 12, boulevard des Capucines au central télégraphique de Paris-Bourse, avec un tube d’acier de 65 mm de diamètre intérieur posé en tranchée à 1 m de profondeur. L’année suivante, le système passe du statut d’expérience à celui d’infrastructure administrative : en 1867, on crée un premier circuit unidirectionnel reliant les centres télégraphiques de la place de la Bourse et du 103 rue de Grenelle. Pour poser ces tubes sans éventrer les rues, l’administration a la bonne idée d’emprunter un réseau déjà existant : le déploiement du réseau est facilité par l’utilisation des égouts de Paris aménagés par Eugène Belgrand à partir de 1854. Paris souterrain récupère ainsi une seconde vocation, celle de faire circuler non plus les eaux usées, mais les correspondances urgentes.

Air comprimé, curseurs et petits bleus

Le principe technique tient en quelques mots, même si son exécution demandait une infrastructure considérable. Le message était glissé dans une cartouche métallique appelée curseur, une boîte cylindrique calibrée pour épouser exactement le diamètre du tube. La cartouche filait alors sous la chaussée, propulsée par air comprimé et par dépression, à une vitesse qui variait selon les sources entre 24 et 40 km/h. D’autres relevés parlent de curseurs filant plus vite encore : au XXe siècle, grâce à un réseau de tubes installés dans les égouts reliant l’ensemble des bureaux de poste parisiens, des curseurs propulsés par air comprimé acheminaient les dépêches circulant à 800 m/min dans le sous-sol de la capitale, soit près de 48 km/h. L’air nécessaire à cette propulsion n’était pas produit par magie : des ateliers dédiés, les fameux « centres de force », abritaient des machines à vapeur et des pompes qui généraient la différence de pression indispensable au déplacement des cartouches.

Le service reste longtemps réservé à l’administration, avant de s’ouvrir aux particuliers. Avec le décret de 1879 signé par le maréchal Mac-Mahon, le réseau s’ouvre officiellement au public et les correspondances ne sont plus limitées par le nombre de mots. Les Parisiens s’emparent aussitôt de la nouveauté : 743 565 envois sont recensés dès la première année d’ouverture au public. Le message devait être rédigé sur une carte ou une enveloppe d’une couleur bien particulière, ce qui lui vaut son surnom populaire : les entiers postaux étaient surnommés « petits bleus » en raison de leur couleur. Envoyer un pneumatique coûtait plus cher qu’un timbre ordinaire, l’équivalent de trois à cinq fois le tarif d’une lettre classique selon les époques, un luxe assumé pour gagner un temps précieux.

130 bureaux, dix millions de messages par an

Le réseau grandit à mesure que la ville s’étend et que les usages se diversifient : affaires boursières, urgences familiales, télégrammes professionnels, tout ce qui ne pouvait attendre le passage du facteur classique. L’âge d’or se situe dans l’entre-deux-guerres. En 1934, le réseau parisien s’étend à 467 km de tubes, dessert près de 130 bureaux et distribue plus de 10 millions de messages par an, devenant le réseau le plus vaste et le plus dense du monde. Une fois arrivée à destination, la cartouche ne s’arrêtait pas au guichet : des facteurs spécialisés, les tubistes, prenaient le relais pour livrer le pli jusqu’au domicile du destinataire, souvent en moins d’une heure.

Ce délai express explique pourquoi le pneumatique a longtemps concurrencé un rival technologique qui peinait à se développer. Si le réseau téléphonique peine à se déployer, la poste pneumatique achemine les plis en moins d’une heure. Un paradoxe savoureux : dans le Paris des années 1930, un tube d’acier enterré sous les pavés se montrait plus fiable qu’un téléphone encore balbutiant, réservé à une minorité d’abonnés.

La fin d’un système dépassé par le téléphone

Le déclin s’amorce après la Seconde Guerre mondiale, quand le téléphone se généralise dans les foyers et les entreprises, bientôt rejoint par le télex puis la télécopie. Le réseau vieillit, les canalisations se dégradent, les coûts d’entretien grimpent alors que l’usage s’effondre. La décision finale tombe au printemps 1984 : le réseau est abandonné le 30 mars 1984 à 17 h. Les archives de La Poste confirment la raison invoquée à l’époque : la circulation par la Poste pneumatique a quasiment disparu, puisqu’elle a été stoppée le 30 mars 1984, à 17 heures, la vétusté du réseau étant en cause.

Depuis cette date, les tubes n’ont jamais été retirés. Ils dorment toujours sous le bitume parisien, vestiges silencieux d’une époque où la vitesse d’un message se mesurait en minutes de trajet souterrain plutôt qu’en millisecondes de fibre optique. Le principe, lui, n’a pas totalement disparu : certains hôpitaux et grandes surfaces utilisent encore aujourd’hui des tubes pneumatiques miniatures pour faire circuler prélèvements sanguins ou espèces entre services, discret héritier d’une technologie née pour désengorger le télégraphe du Second Empire.