
L’homme tentait de ramener soixante-cinq cartons de tabac depuis le Luxembourg. (Photo d’illustration Douane française)
Le 13 mars, les gendarmes contrôlent le conducteur d’un véhicule Renault Trafic qui a tendance à zigzaguer sur la route, à Saint-Maur (Oise), au nord de Beauvais. L’homme, Yamin Temagoult, 55 ans, s’arrête. Les militaires s’aperçoivent que l’utilitaire est chargé de cartons contenant du tabac. Le conducteur explique alors qu’il s’est rendu au Luxembourg et que, pendant qu’il mangeait, le tabac a été chargé avant qu’il ne reprenne la route. Son état ayant été jugé incompatible avec la garde à vue, l’homme a été présenté en comparution immédiate au tribunal de Beauvais au lendemain des faits et a été placé sous contrôle judiciaire jusqu’à son procès.
Il était payé 1 000 € pour cette course
Il est assis au premier rang de la salle d’audience, ce jeudi 4 juin. La tête baissée, il entend la présidente faire un rapide résumé des faits. Il vient à la barre et déclare qu’il regrette énormément ce qu’il a fait. Après être sorti de détention en janvier 2026, il est parti vivre au domicile de ses parents décédés. Invalide à 80% après un grave accident de moto, il ne perçoit qu’une petite pension d’invalidité. Il a tout de même pu trouver un petit studio en location qu’il est bien incapable de meubler. Il raconte qu’un soir, des jeunes sont venus le voir et lui ont proposé 1 000 € pour faire l’aller-retour de Rouen au Luxembourg au volant d’un Renault Trafic. Lui a surtout vu la possibilité de s’acheter quelques meubles grâce à cet argent. Oubliant qu’il a été libéré sous bracelet électronique, qu’il est sous sursis probatoire, qu’il vient de passer trois ans en prison, il accepte.
Tout a été préparé : il récupère les clés de l’utilitaire que les commanditaires ont laissées sur une des roues. À l’intérieur il y a un téléphone avec un numéro enregistré, celui de «Marseille» et les trajets GPS. Il prend la route, s’arrête pour déjeuner. Il laisse les clés sur le véhicule, comme ça lui a été dit, et lorsqu’il revient il retrouve les clés sur la roue et reprend la route. Mais son handicap le gêne, il n’arrive pas à rouler droit à cause d’un problème d’orientation. C’est ce qui a attiré l’attention des gendarmes.
Déjà condamné pour trafic de stupéfiants
Le casier judiciaire de cet homme de 55 ans comporte une condamnation à cinq ans de prison dont trois ans ferme pour trafic de stupéfiants, prononcée par le tribunal de Rennes. «L’incarcération a été très, très dure, commente le prévenu. Je veux reprendre la vie avec mes filles.» Il essuie une larme et se rassied pour entendre les demandes de la partie civile, la Fédération des buralistes de l’Oise, représentée par Emmanuelle Grevot. Les buralistes subissent un déficit financier à cause de l’augmentation du trafic de tabac. «Ce trafic qui portait sur 284 tonnes en 2020 est passé à 521 tonnes en 2023 et la France représente 60% du volume européen, ce qui explique la baisse constante des recettes des buralistes, plaide l’avocate. L’augmentation s’explique par le fait que ce trafic est moins puni que celui de stupéfiants. 126 kg de tabac saisis correspondent à une perte de 8 194 € pour les buralistes qui en demandent le remboursement, majoré de 1 200 € pour les frais de justice.»
Pour la représentante du parquet, «c’est une atteinte aux intérêts de l’État : soixante-cinq cartons de tabac, ça représente 6 131 paquets de cigarettes. Les faits sont reconnus, il a déjà été condamné pour trafic de stupéfiants, il est sorti de prison il y a deux mois, ce n’est pas un petit trafic parallèle : deux ans de prison avec mandat de dépôt».
Un an de bracelet électronique
Yamin Temagoult est défendu par un avocat du Barreau de Paris, Solal Fitoussi, qui s’insurge. «Où sont les commanditaires ? demande-t-il à la procureure. Qui a cherché à payer le tabac : 18 000 € au Luxembourg et 80 000 € en France ? Ce réquisitoire est indécent. Il est handicapé à 80%, il a été instrumentalisé. La notification de son sursis n’a pas encore été faite : il est accessible au sursis probatoire. Le parquet a échoué, sans même essayer de retrouver les commanditaires dont les noms et numéros de téléphone figurent à la procédure… Deux ans de prison avec mandat de dépôt, c’est gênant !» L’avocat rappelle ensuite que son client est poursuivi pour détention de tabac, pas pour revente, ce qui mérite, selon lui, le rejet des demandes de la Fédération des buralistes. Il parle ensuite «des demandes de la douane : 86 000 € : une mise à mort financière de son client. Il lui faudra 170 ans pour y parvenir. Ça ne sert à rien de l’envoyer en prison ce n’est que la petite main finale d’un trafic.»
Yamin Temagoult a été reconnu coupable. Il a été condamné à douze mois de prison aménagés en détention à domicile sous bracelet électronique. La fédération des buralistes a été déboutée de ses demandes et il est condamné à une amende douanière de 20 000 €.