Vincent Hein, quelle est la vocation d’Idea, le think tank (groupe de réflexion) que vous dirigez ?

Vincent Hein, directeur d’Idea : «Il a été créé voilà une douzaine d’années par la Chambre de commerce et d’industrie du Luxembourg à partir d’une idée : agiter le débat d’idées. Ce que le débat public ne permet pas toujours. Progressivement ce « think tank » a trouvé une gouvernance autonome, même s’il est financé par la Chambre de commerce. C’est donc un laboratoire d’idées face aux défis qui attendent le Luxembourg : logement, diversification de l’économie, vieillissement de la population, effets des évolutions transfrontalières… Car l’implication transfrontalière du Luxembourg offre des forces, mais aussi des vulnérabilités.»

Pourquoi réfléchir aux grands thèmes de l’économie du Luxembourg : en théorie les indicateurs sont au vert depuis longtemps, non ?

« Ok, de nombreux indicateurs sont positifs : les recrutements, les salaires, la générosité de l’État luxembourgeois pour les allocations, les retraites… Mais il ne faudrait pas oublier que le Luxembourg est un pays qui, depuis quatre ans, connaît une croissance de l’ordre de zéro. Je n’ai pas l’impression que cet aspect soit très bien identifié du côté de la France. Depuis la crise de 2022 avec la crise énergétique liée à la guerre entre Russie et Ukraine, l’économie du Grand-Duché sous-performe par rapport à celle de la zone euro. La crise des subprimes en 2008, celle de la zone Euro en 2012 ou encore le Covid : jusqu’alors, à chaque fois, l’économie luxembourgeoise s’en était beaucoup mieux sortie que la moyenne européenne. Depuis 2022, c’est l’inverse.»

« La croissance ralentit depuis 20 ans »

Comment expliquer cette inversion de tendance ?

« On s’était tellement habitués à des niveaux de croissance élevés de l’ordre de 5 % l’an que, même au Luxembourg, cette tendance n’est pas toujours visible. Pourtant, cela va bientôt faire une vingtaine d’années que la croissance ralentit progressivement. Le pays crée autant de richesses que par le passé… mais avec davantage de monde. À terme, cela va poser des problèmes. Cela étant, il convient de souligner que les autorités et les décideurs du Grand-Duché sont conscients des problématiques que nous soulevons, et qu’ils agissent en conséquence. Les atouts de la place financière sont toujours là, et la quête de nouvelles niches, pour appuyer leur avance, est toujours présente.»

D’où viendrait ce décalage ?

« Le modèle économique reposait sur l’attrait de nouveaux arrivants. Mais par exemple pour le logement, la construction est à l’arrêt. Comme le salaire est indexé sur l’inflation, le coût du travail a beaucoup augmenté. Certaines questions commencent à se poser sur la compétitivité du Luxembourg, à tel point que les investissements des entreprises ont fortement chuté. La dynamique s’est redressée en France, mais pas au Grand-Duché. La dette est aussi devenue un sujet de préoccupation.»

« Des ajustements sur le marché du travail »

Par effet de ricochet, l’économie lorraine doit-elle s’en inquiéter ?

« La démographie dans la Grande Région (Luxembourg, Lorraine, Wallonie, Sarre et Rhénanie-Palatinat) est très défavorable. À titre d’exemple, le nombre de frontaliers allemands a chuté. Il est stable avec la Belgique. Il reste un secteur avec un réservoir de main-d’œuvre à portée car la population est proche et dense : la Lorraine. Donc, ça ne ralentit pas encore. Mais sans reprise franche de l’économie, il va y avoir des ajustements du marché du travail.»

En quelques chiffres, quelle est la situation du travail frontalier au Grand-Duché en 2026 ?

« Aujourd’hui on compte 230 000 frontaliers au Luxembourg, dont 130 000 Français (NDLR : environ 90 000 Moselle, 35 000 Meurthe-et-Moselle, 3 500 Meuse et 500 dans les Vosges). Voilà une quinzaine d’années, les Lorrains étaient 75 000.»

À juste titre, les frontaliers se plaignent des conditions de transport. C’est une cause perdue ?

« Je dois reconnaître ma déception face aux travaux qui ont été engagés avec beaucoup trop de retard pour répondre aux besoins du marché, malgré des accords signés avec le Luxembourg datant de 2018. Ceux qui sont engagés aujourd’hui porteront leurs fruits d’ici cinq à dix ans, il aurait fallu les lancer au début des années 2010. »