
Madrid. La reine Letizia d’Espagne en guide attentive pour la grande-duchesse Stéphanie après les accueils protocolaires. Les deux femmes se connaissent bien : Letizia était venue au mariage de Stéphanie. À gauche (petites photos), Guillaume et Stéphanie chaleureusement reçus par Felipe et Letizia sur la prestigieuse plaza de la Armería. © SIP / monarchie.lu – (UNIQUEMENT PARIS MATCH)
À Madrid, dans la salle de réception du palais, les ambassadeurs et ministres des délégations espagnoles et luxembourgeoises se sont officiellement présentés aux couples souverains. Letizia et Felipe ont ensuite donné un déjeuner dans le salon Gasparini en présence d’une centaine de convives. L’occasion pour le roi d’Espagne de prononcer un premier discours honorant le Grand-Duc et son épouse. « L’Espagne et le Luxembourg partagent une histoire, une culture et une vision commune de l’Europe et du monde […] Se souvenir du passé contribue à renforcer le présent et à guider nos actions futures », a notamment déclaré Felipe. De son côté, Guillaume a prononcé un discours très remarqué. Et notamment par ce passage, qui précédait un rendez-vous au palais de la Moncloa avec le Premier ministre Pedro Sánchez :

Le Grand-Duc lors de son discours très remarqué et avec le Premier ministre Pedro Sánchez. © SIP / monarchie.lu / Julien Warnand, Emmanuel Claude – (UNIQUEMENT PARIS MATCH)
« Alors que nous préparions cette visite », a-t-il expliqué, « j’ai découvert un discours prononcé par mon défunt grand‑père, le grand‑duc Jean, lors de la visite d’État de vos parents, le roi Juan Carlos et la reine Sofía, au Luxembourg en 1980. Ce qui a retenu mon attention est la forte référence qu’il faisait à la candidature de l’Espagne à l’Union européenne et au soutien clair que le Luxembourg exprimait alors. Il décrivait cette future accession comme un enrichissement politique, économique et culturel pour l’Europe. Ses paroles portaient un immense espoir quant à l’intégration du pays dans le projet européen. Aujourd’hui, quarante ans après cette adhésion, je peux affirmer que ces espoirs étaient pleinement fondés. L’adhésion de l’Espagne est une réussite. Nos deux pays évoluent aujourd’hui dans un cadre juridique, économique, diplomatique et culturel commun. À la lumière de ses réflexions, ce qui n’était alors qu’une vision d’une Europe plus unie fait désormais partie de notre quotidien. » Et Guillaume d’enchaîner : « Une Europe forte revêt une importance encore plus grande lorsque nous observons le monde d’aujourd’hui. Les fondations de l’ordre international qui ont garanti la stabilité, la paix et la prospérité depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale font face à des défis sans précédent. Les tensions mondiales, une guerre d’agression sur notre continent, l’incertitude économique et les crises liées au climat mettent à l’épreuve notre capacité collective à préserver ces principes. Lorsque les règles fondamentales du respect mutuel et du droit international sont bafouées, les sociétés et économies ouvertes, fondées sur le libre-échange et l’État de droit, deviennent plus vulnérables. L’instabilité peut nourrir la peur et les divisions, rendant les communautés plus susceptibles à la polarisation et à la désinformation. Dans ce contexte, notre amitié avec l’Espagne revêt un sens encore plus profond. Cette visite offre l’occasion bienvenue de réaffirmer nos valeurs et priorités communes, de renforcer la coopération et de démontrer que nos pays avancent ensemble dans un monde de plus en plus complexe. »
guillement
Les fondations de l’ordre international qui ont garanti la stabilité, la paix et la prospérité depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale font face à des défis sans précédent
Dans l’après-midi, le Grand-Duc a été reçu par le chef du gouvernement espagnol, le Premier ministre Pedro Sánchez, lequel se pose en défendeur du droit international face à Donald Trump (voir ci-contre). Rien, en revanche, n’a filtré de cette rencontre.

Le Grand-Duc lors de son discours très remarqué et avec le Premier ministre Pedro Sánchez. ©Ph. : SIP / monarchie.lu / Julien Warnand, Emmanuel Claude – (UNIQUEMENT PARIS MATCH) »Non à la guerre » : pourquoi Sánchez tient tête à Trump
C’est la voix la plus claire de l’Union européenne contre l’offensive en Iran. Le refus de l’Espagne de laisser deux bases militaires partagées avec les États-Unis être utilisées dans le cadre de cette opération a entraîné une passe d’armes diplomatique remarquée avec Donald Trump. Pour le Premier ministre socialiste espagnol Pedro Sánchez, c’est une manière de marquer son opposition à la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël et à l’ordre international imposé par l’actuel locataire de la Maison-Blanche. Cette posture permet à son gouvernement, en difficulté dans son pays, de faire remonter sa cote de popularité, mais surtout de revendiquer l’ordre juridique international et le multilatéralisme dans une Europe qui peine à se faire entendre. « Sur les bases de Morón et Rota, aucune assistance à ces attaques n’a été apportée […] [car] Israël et les États-Unis agissent unilatéralement, sans une résolution internationale », a déclaré la ministre de la Défense espagnole, Margarita Robles. Ces bases navales et aériennes espagnoles, situées à l’entrée de la Méditerranée depuis l’Atlantique, offrent une plate-forme opérationnelle stratégique sur cette région du globe. Donald Trump s’en prend à l’Espagne depuis ce « refus » de collaboration, menaçant de mettre fin à toute relation commerciale, voire d’imposer un embargo.

Pedro Sánchez, le Premier ministre espagnol : « Nous ne serons pas complices de quelque chose qui est mauvais pour le monde. » ©Eric Tschaen / Pool / Bestimage – (UNIQUEMENT PARIS MATCH)Une question de valeurs
« Nous ne serons pas complices de quelque chose qui est mauvais pour le monde, contraire à nos valeurs et à nos intérêts par crainte des représailles », a répondu le Premier ministre espagnol sans nommer les États-Unis. « Non à l’effondrement d’un droit international qui nous protège tous, non à un monde où les problèmes ne peuvent être résolus que par les bombes, non à la répétition des erreurs du passé. Non à la guerre. » « C’est en premier lieu une question de valeurs et de cohérence avec sa vision des politiques internationales jusque-là, attachée au respect des règles internationales, au pluralisme et au multilatéralisme », estime Guillermo Fernández-Vazquez, professeur de sciences politiques à l’Université Carlos III de Madrid. Pour lui, l’Espagne cherche notamment à entraîner d’autres pays derrière elle dans une Union européenne qui a du mal à affirmer des positions fermes face au démantèlement de l’ordre international libéral issu de la Seconde Guerre mondiale.
Ce n’est pas la première fois que Madrid tient tête à Washington ces derniers mois. En juin dernier, le rejet de l’objectif de dépense de 5 % du PIB pour le secteur de la défense avait déjà provoqué une passe d’armes. « Certains dirigeants choisissent de faire la chasse aux sans-papiers et de les déporter moyennant des opérations cruelles. Mon gouvernement a choisi un autre chemin », expliquait le Premier ministre espagnol dans une tribune pour le New York Times, le 4 février, en référence à la régularisation qui pourrait concerner 500 000 migrants dans son pays.
Une position qui peut séduire
« Évidemment, il y a aussi une raison de stratégie politique : Sánchez et son équipe estiment que camper une posture courageuse sur les droits humains, le multilatéralisme et le droit international, quitte à aller à la confrontation avec Trump, différencie l’Espagne, comme une sorte de référence internationale de gauche, ce qui a un effet positif sur l’électorat de gauche dans le pays », analyse Guillermo Fernández. Et le message peut séduire au-delà de la gauche. Dans un sondage de l’institut 40DB pour le quotidien El País, vendredi 6 mars, 45 % des répondants se disent « pas du tout d’accord » avec cette guerre et 23 % « peu d’accord », tandis que 53 % se disent d’accord avec le refus de l’usage des bases militaires. Une tendance bienvenue pour un gouvernement éclaboussé par des scandales de corruption et dont la popularité est en berne.
Selon un sondage, 45 % des répondants se disent « pas du tout d’accord » avec cette guerre et 23 % « peu d’accord », tandis que 53 % se disent d’accord avec le refus de l’usage des bases militaires
« Les Espagnols sont généralement très critiques sur l’engagement dans des conflits. En 2003, il y a probablement eu les plus grandes manifestations du pays pour rejeter la participation de l’Espagne à la guerre en Irak, sous le Premier ministre de droite José María Aznar. L’opinion publique a estimé que les attentats djihadistes du 11 mars 2003 étaient un acte de représailles contre cette participation. C’est de là que vient le slogan ‘Non à la guerre' », rappelle Jaime Ferri Durá, professeur émérite de sciences politiques à l’Université Complutense de Madrid.