Jusqu’au 19 juillet 2026, le musée du Luxembourg dévoile la toute première rétrospective française de Leonora Carrington. Parmi les toiles hantées de chimères et de couleurs vives, l’exposition nous plonge dans les passions et dans la vie de l’incontournable artiste surréaliste… Numéro revient sur les secrets de trois tableaux de la peintre ésotérique.

Par Camille Bois-Martin.

œuvre de Leonora Carrington, Las tentaciones de San Antonio (1945) exposée au musée du Luxembourg à Paris en 2026Leonora Carrington, Las tentaciones de San Antonio (1945). © Collection particulière.

La première rétrospective française de Leonora Carrington

Au fil des 126 œuvres réunies entre les murs de l’intime musée du Luxembourg, un microcosme artistique se déploie. Entre chevaux, sorcières, paysages féériques et chimères, l’institution vibre au rythme des créations de Leonora Carrington, et inaugure sa toute première rétrospective française. Née en 1917 en Angleterre, l’artiste fait aujourd’hui partie des figures les plus influentes du Surréalisme, bien que sa renommée n’ait été que très tardive en Europe, à l’inverse du Mexique où elle vécut de 1942 jusqu’à sa mort (en 2011), et qui célèbre son œuvre depuis la seconde moitié du XXe siècle.

De son vivant, Leonora Carrington s’est toujours refusée à toute explication de ses peintures. Pourtant, son travail ésotérique semble parfois impénétrable : face à ses compositions colorées, le public observe une ribambelle de créatures étranges flottant dans des décors tout aussi fantaisistes. S’il s’agit, évidemment, de l’une des composantes du mouvement surréaliste, la part mystique de l’œuvre de l’artiste anglaise se dissipe néanmoins en partie à la lumière de sa biographie et de son parcours tumultueux, qui irriguent en effet ses toiles…

œuvre de Leonora Carrington, Window in Saint-Martin-d’Ardèche (1938) exposée au musée du Luxembourg à Paris en 2026Leonora Carrington, Window in Saint-Martin-d’Ardèche (1938). © 2026 Estate of Leonora Carrington / ADAGP, Paris; © Michel Tissot dit Daubery.

La maison œuvre d’art de Max Ernst et Leonora Carrington (1938)

Enfant, Leonora Carrington évolue dans une riche famille anglaise. Alors que ses frères vont à l’école, elle est contrainte de rester chez elle, systématiquement renvoyée des institutions catholiques auxquelles ses parents la confient, et surveillée par une gouvernante qui, à ses dires, ne l’aurait jamais appréciée. Rêveuse, la petite fille s’engouffre alors dans son imagination et dessine, dès l’âge de dix ans, des personnages féériques, entre magiciennes et animaux fictifs, que l’on observe dans les premières salles du musée du Luxembourg. Un animal en particulier hantera ses tableaux tout au long de sa vie : le cheval. Symbole de liberté, il incarne un esprit farouche et indompté auquel Leonora Carrington semble ainsi s’identifier. Peut-être a-t-il aussi un lien avec le cheval à bascule jeté aux flammes – avec tant d’autres jouets –, par le père de l’artiste lorsqu’elle était enfant…

Ce qui est sûr, c’est que le cheval devient le symbole par excellence de la plasticienne, qui en use pour s’autoreprésenter. À l’instar de cette fascinante licorne rouge vif à la crinière de flammes : Leonora Carrington réalise cette peinture en 1938, sur l’une des portes de la maison qu’elle partage alors avec Max Ernst. Rencontré deux ans plus tôt à Londres lors d’une exposition surréaliste – alors qu’elle entame à peine sa carrière –, l’artiste allemand, marié de son côté, devient rapidement son ami, puis son amant. Elle décide alors, contre l’avis de ses parents, de fuir son pays natal pour rejoindre le sud-est de la France avec ce mentor de vingt-six ans de plus qu’elle. Nichés dans le petit village de Saint-Martin-d’Ardèche, ils façonnent ensemble leur domicile comme une œuvre d’art totale, où les portes et les fenêtres sont recouvertes des peintures de Leonora Carrington, tandis que Max Ernst orne l’extérieur de diverses créatures sculptées.

Un couple au destin funeste

À cette période, le peintre lui offre justement un cheval à bascule, trouvé dans un marché aux puces de Paris, afin de remplacer celui de son enfance… Dans ce petit paradis reclus, ils accueillent des amis et grandes figures artistiques de l’époque (Lee Miller, Leonor Fini) et se laissent emporter par leur imagination. Entre les contes qu’elle écrit et les tableaux qu’elle entame, Leonora Carrington imagine donc cette fameuse fenêtre derrière laquelle apparaît la licorne rouge. Morceau de son univers ésotérique, cette œuvre apparaît à double-tranchant. Le cheval, aussi féroce semble-t-il, est enfermé derrière les barreaux d’une fenêtre. Il évoque ainsi la situation de l’artiste anglaise, souvent contrainte d’attendre le retour de Max Ernst, parti apaiser les tensions avec sa femme de l’époque.

D’ailleurs cette œuvre n’est pas sans rappeler son Portrait de Max Ernst qu’elle imagine en 1939, où le peintre tient précisément entre ses mains un cheval emprisonné dans une boule de verre… Cette fenêtre semble également annoncer le destin funeste du couple, brutalement séparé par la Seconde Guerre mondiale. Ernst est alors arrêté comme “étranger ennemi” et interné à la prison de Largentière (en Ardèche), puis dans les camps de déportation des Milles et de Loriol, tandis que Leonora Carrington s’enfuit en Espagne.

œuvre de Leonora Carrington, Artes (1944) exposée au musée du Luxembourg à Paris en 2026Leonora Carrington, Artes 110 (1944). © 2026 Estate of Leonora Carrington / ADAGP, Paris. © NSU Art Museum Fort Lauderdale.

Les voyages intérieurs de Leonora Carrington (1944)

Réfugiée en Espagne, Leonora Carrington subit alors un épisode traumatique, qui influencera le reste de sa carrière et de sa vie. Victime d’un viol collectif à Madrid, elle est internée à Santander où elle est soumise à un régime sévère et à une série d’électrochocs pour “soigner” sa dépression. Une expérience extrême, sur laquelle elle reviendra des années plus tard dans son texte En bas (1938). “J’ai compris qu’il était indispensable que j’extirpe de moi tous les personnages qui m’habitaient. J’ai dû me débarrasser de tout ce que m’avait apporté ma maladie, chasser ces personnalités, et c’est ainsi qu’a commencé ma libération.” écrit-elle alors.

Expatriée à New York, l’artiste ouvre ainsi un nouveau chapitre artistique plus hermétique, dont les tableaux sont peuplés de symboles et de références intimes. Loin de son Lancashire natal depuis plus d’une décennie, celle qui a voyagé, enfant, à Florence, avant de rejoindre Paris, le sud de la France, l’Espagne puis les États-Unis, s’installe finalement au Mexique en 1942. Là-bas, elle signe notamment cet autoportrait énigmatique, intitulé Artes 110. Telle une synthèse de son œuvre, le tableau s’apparente à une conclusion de sa vie passée, et à un changement de cap tandis que l’artiste se tourne résolument vers le futur. Volant entre plusieurs îles flottantes, on y contemple une figure féminine pointe son doigt vers le fuseau d’un rouet.

“J’ai compris qu’il était indispensable que j’extirpe de moi tous les personnages qui m’habitaient.” – Leonora Carrington.

Une référence explicite au conte de La Belle au bois dormant, dont Leonora Carrington est en effet friande, citant souvent dans ses inspirations les écrits de Lewis Carroll et les mondes féériques qui ont nourri son imaginaire d’enfant. Sur le rouet trône une rose des vents, symbolisant la confiance en soi, la clarté d’esprit et l’orientation. Des années après son internement psychiatrique et les drames qui ont pavé sa vie en Europe, la peintre semble retrouver un sens à sa vie.

D’ailleurs, le cheval qui surmonte cette créature féminine sans corps nous indique qu’il s’agit bel et bien d’un autoportrait de l’artiste, qui s’identifie depuis toujours à cet animal. Derrière elle, une île dévastée par les obus et la souffrance incarne les ravages de la guerre, qu’elle fuit pour rejoindre ce nouvel îlot de paix, où une robe écarlate l’attend. Comme la Belle au bois dormant, Leonora Carrington se réveille d’un long et douloureux sommeil et s’apprête à se reconstruire. Elle ne voyagera plus.

œuvre de Leonora Carrington, Edwardian Hunt Breakfast (1956) exposée au musée du Luxembourg à Paris en 2026Leonora Carrington, Petit déjeuner de chasse édouardien (1956). © 2026 Estate of Leonora Carrington / ADAGP, Paris. © Peter Schälchli.

La cuisine alchimique… et biographique (1959)

Au Mexique, Leonora Carrington se consacre entièrement à elle-même. En parallèle de sa nouvelle vie de famille, elle peaufine son vocabulaire mystique et biographique. “Je n’avais pas le temps d’être la muse de qui que ce soit : j’étais trop occupée à apprendre à devenir une artiste” écrit-elle alors. Célébrée comme l’une des artistes les plus influentes de son époque, elle profite de sa renommée pour déployer une œuvre toujours plus riche de motifs et de couleurs. Au cours de cette période, elle se reconnecte notamment à ses racines celtiques, dont les mythes lui étaient contés, enfant, par sa grand-mère, et qui inspirèrent ses premiers dessins.

Dans ce melting-pot d’influences, la peintre incorpore également de nouvelles croyances qu’elle découvre au Mexique, à l’instar du marché aux sorcières de Sonora, qu’elle fréquente à Mexico et qui alimente alors sa passion culinaire, déjà présente au sein de son travail. Entre 1950 et 1970, Leonora Carrington produit ainsi de nombreuses toiles dont les personnages sont représentés attablés ou dans d’étranges cuisines. À l’image, notamment, de son Petit déjeuner de chasse édouardien (1956). Puisant dans les souvenirs de son Angleterre natale, elle compose ici un repas précédent (ou succédant) à une partie de chasse. On y observe un gentleman vêtu à la mode du début du XXe siècle, entouré de deux douairières fantomatiques.

Des mythes celtiques aux sorcières de Mexico

Une étrange créature noire à la tête triangulaire et à la triple poitrine trône au centre de la peinture, transformant ainsi ce repas aristocratique en une scène d’offrande mystique. Tout autour, une forêt se dessine, éclairée d’une lumière blanchâtre semblable à celle du clair de lune, et dévoilant, à sa lisière, des spectres de cerfs, de renards, de sangliers ou d’oiseaux… probablement tués au cours de la chasse. Entre magie occulte et scène du quotidien, cette composition reflète l’esprit de Leonora Carrington. Sur la table, on observe en effet une carafe de vin et un tas de blé, en référence à l’Eucharistie, tandis qu’un chou, symbole de l’Irlande (et de ses racines celtes) côtoie des herbes, des aubergines et une grenade.

La nourriture ”ouvre un portail vers d’autres mondes” (selon Susan L. Aberth, dans le catalogue d’exposition), tout comme la cuisine devient la métaphore de rituels magiques, loin de l’incarnation traditionnelle et restrictive de la femme au foyer concoctant des plats pour sa famille. Comme de nombreuses autres toiles de cette période (Dando de comer a una mesa de 1959, Grandmother Moorhead’s Aromatic Kitchen de 1975), la “cuisine alchimique” devient l’un des sujets favoris de l’artiste, qui s’initie même à la technique médiévale de la tempera à l’œuf pour peindre.

Du cheval aux mythes celtiques en passant par les contes de fées et les sorcières, puisés dans son passé comme dans son présent, Leonora Carrington nourrit son œuvre de figures imaginaires et de bribes de son autobiographie dont nous n’avons pas fini d’épuiser les secrets…

“Leonora Carrington”, exposition jusqu’au 19 juillet 2026 au musée du Luxembourg, 19 rue de Vaugirard, Paris 6e.