Pour comprendre les enjeux de cette démarche nous avons décidé d’en discuter avec Sébastien Libertiaux, Commissaire divisionnaire de la zone de police Sud-Luxembourg.
Commissaire, dans votre campagne en ligne, vous évoquez une intervention lors de laquelle un suspect s’est enfui. Les signalements en ligne sont-ils responsables de cela ?
C’est une déduction faite à partir de l’attitude des automobilistes. Dans ce cas précis, les services de police s’étaient mobilisés en nombre et occupaient des endroits stratégiques. En croyant rendre service, des citoyens ont signalé la présence des policiers, ce qui a très probablement aidé le suspect à éviter les lieux où il était localisé. Le grand public ne pouvait pas savoir pourquoi la police était ainsi disséminée sur le terrain ; les gens pensent souvent qu’il s’agit de simples contrôles d’alcoolémie, mais ce n’est pas toujours le cas.
Est-ce un cas isolé ou constatez-vous systématiquement une « fuite » de vos positions sur les applications mobiles (Waze, Coyote, groupes Facebook) ?
Dans ce cadre précis, nous restons évasifs car c’est une situation vécue et possible. Je ne peux affirmer que cela soit systématique pour les opérations d’envergure, mais ce qui est certain, c’est que pour les contrôles routiers traditionnels, les notifications circulent sur les réseaux dès que le dispositif s’installe.
Combien de temps faut-il en moyenne pour qu’un barrage de police soit répertorié en ligne ? Cela rend-il vos points de contrôle fixes obsolètes ?
Je dirais qu’en moins de 10 minutes, le contrôle est signalé. Nous intégrons ce paramètre dans notre planification en prévoyant plusieurs postes de contrôle. Cela nous permet de changer de position plus ou moins vite selon l’évolution de la situation et d’éviter d’avoir à improviser. Nous ne pouvons rien faire contre l’évolution de ces applications. Si nous les interdisions officiellement, des réseaux parallèles verraient le jour et nous n’y aurions aucune visibilité. L’information circulera de toute façon ; c’est donc à nous d’améliorer nos techniques. Auparavant, nous pouvions rester six heures au même endroit, désormais, nous effectuons des contrôles beaucoup plus mobiles.
Le public pense souvent aider les autres conducteurs à éviter une amende. Mais qui d’autre profite réellement de ces signalements ?
Cela profite à tous les délinquants ! Qu’il s’agisse de la délinquance de droit commun (voleurs, agresseurs) ou des délinquants de la route. Si une personne prend le volant sous influence et évite la zone de contrôle grâce à un signalement, elle risque de percuter ou de tuer quelqu’un plus loin. Si elle était passée par notre barrage, l’infraction aurait cessé et l’individu aurait été retiré de la circulation.
Le slogan de votre campagne est percutant (« Et si la prochaine victime, c’était vous ? »). Quel message adressez-vous à l’utilisateur qui signale un contrôle machinalement ?
Comme pour tout ce que l’on entreprend sur les réseaux sociaux : il faut réfléchir avant de poster. Une fois l’information publiée, on en perd le contrôle. Qui va utiliser ce message ? Pas forcément des « braves gens ». Il peut s’agir de personnes malveillantes. Le risque, c’est que la prochaine fois, la victime d’un vol ou d’un accident, ce soit vous. Les auteurs passent à travers les mailles du filet à cause de ces signalements.
Face à ces technologies, comment vos services adaptent-ils leurs stratégies ? Privilégiez-vous désormais les patrouilles banalisées ?
Nous avons l’obligation légale de nous faire reconnaître. Il arrive que des vols soient commis par de faux policiers ; le citoyen est donc tenu de répondre à l’injonction d’une personne en uniforme. Sans uniforme, les gens ne s’arrêtent pas, car ils ne savent pas à qui ils ont affaire : est-ce quelqu’un qui a besoin d’aide ou un guet-apens ?
Existe-t-il aujourd’hui un levier juridique pour limiter ce type de partage d’informations ?
À ma connaissance, non. Il n’existe pas de levier ou de parade face à ces communications. Notez également un aspect sécuritaire immédiat : manipuler un téléphone pour signaler une position signifie que l’on ne regarde plus la route. On se met en danger soi-même, ainsi que les autres. « Réfléchissez avant d’agir et de publier », c’est vraiment la phrase à retenir.