Face à l’imprévisibilité de l’allié américain, la question de l’avenir de l’Otan ne s’est jamais posée de façon aussi concrète pour les pays européens. Dans l’émission Tout un monde, le spécialiste Federico Santopinto détricote les enjeux de cette transition pour l’Europe et ses conséquences sur le rôle de l’Alliance.
Lors du sommet de la Communauté politique européenne à Erevan, les dirigeants européens, rejoints par des représentants de la Suisse et du Canada, ont abordé les enjeux de l’unité et de la stabilité du continent. Dans un contexte de tensions accrues avec la Russie, les discussions ont notamment porté sur la nécessité pour l’Europe de renforcer sa défense et de réduire sa dépendance vis-à-vis des Etats-Unis.
Pour Federico Santopinto, directeur de recherche et responsable du programme Europe à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), le désengagement américain de l’Otan n’est pas une surprise. « Ce processus a commencé bien avant Donald Trump. Les Américains ont fait comprendre depuis plusieurs années qu’ils souhaitent se concentrer sur la Chine et la zone Indo-Pacifique. Avec Donald Trump, ce désengagement est devenu plus brutal, voire punitif envers les Européens », explique-t-il dans l’émission Tout un monde.
La Russie n’est plus une menace pour les Etats-Unis
Federico Santopinto, directeur de recherche et responsable du programme Europe à l’Institut de relations internationales et stratégiques
L’expert italien souligne que pour les Etats-Unis, la Russie ne constitue plus une menace majeure comme durant la Guerre froide. « La Russie était une menace pour les Américains à l’époque, car c’était une menace systémique contre le système capitaliste. Mais aujourd’hui, ce n’est plus une menace pour eux, ça l’est pour nous, Européens », souligne Federico Santopinto.
Une Alliance vidée de sa substance
Alors que l’administration Trump a annoncé réduire le nombre de soldats américains stationnés en Allemagne et avoir suspendu le déploiement de missiles longue portée en Europe, Federico Santopinto estime que les Etats-Unis ne quitteront pas l’Otan, qui reste pour eux un instrument stratégique, mais qu’ils continueront à « la vider de sa substance », que ce soit de « façon brutale avec Donald Trump, ou plus progressive sous un autre président ».
Les Etats-Unis pourraient se désengager tout en maintenant l’Alliance transatlantique comme outil de contrôle
Federico Santopinto
« L’Otan repose sur la solidarité politique et militaire, mais les Etats-Unis pourraient se désengager tout en maintenant l’Alliance transatlantique comme outil de contrôle. À travers l’Otan, ils sont en mesure d’imposer certaines règles, de promouvoir leur industrie militaire et de vendre des armes plus facilement aux Européens », explique-t-il.
Ce désengagement progressif, tout en maintenant une présence symbolique, pourrait affaiblir l’Otan et permettre aux Etats-Unis de préserver leur influence sur les alliés européens. « On finirait par perdre sur tous les tableaux avec une Otan qui a perdu sa raison d’être, celle de défendre les alliés, mais qui reste un outil de contrôle, voire de domination des Etats-Unis sur les alliés européens », avertit Federico Santopinto.
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Dix ans pour construire une autonomie
Face à cette situation, l’Union européenne a commencé à développer une politique d’autonomie stratégique industrielle pour réduire sa dépendance aux Etats-Unis. « Lorsqu’on dépend des industries militaires américaines, on dépend aussi de la volonté politique des Etats-Unis », rappelle l’Italien.
Ce qui pourrait manquer, c’est la volonté politique et l’unité politique
Federico Santopinto
Néanmoins, cette transition prendra du temps. « Pour être réellement autonomes des Etats-Unis, il faudra plusieurs années. Cela se fait plutôt sur le moyen ou long terme », affirme Federico Santopinto, qui estime qu’une décennie pourrait être nécessaire pour atteindre cet objectif, bien que certaines capacités militaires européennes puissent être renforcées plus rapidement, en quatre ou cinq ans.
Selon le directeur de recherche de l’IRIS, le potentiel industriel et technologique européen est là, mais il reste des défis à relever. « Ce qui pourrait manquer, ce sont deux choses: la volonté politique et l’unité politique », note Federico Santopinto. Il met notamment en garde contre les tentatives des Etats-Unis, mais aussi de la Chine et de la Russie, de diviser les Européens pour préserver leurs intérêts stratégiques.
L’article 42.7: une doctrine à développer
L’Union européenne dispose d’un équivalent à l’article 5 de l’Otan, qui prévoit la défense collective en cas d’attaque contre un pays membre. Il s’agit de l’article 42 paragraphe 7 du Traité sur l’Union européenne, qui prévoit une assistance mutuelle en cas d’agression contre un Etat membre.
Federico Santopinto considère cet article comme « très intéressant », mais souligne qu’il nécessite une doctrine claire pour sa mise en œuvre. « Il faut un mode d’emploi pour comprendre exactement dans quelle mesure un Etat membre viendrait en aide à un autre Etat membre s’il devait être attaqué », explique-t-il.
Pour Federico Santopinto, l’Europe est donc à un moment décisif de son histoire commune. « A nous, Européens, de prendre notre destin en main et d’y aller quand même », conclut-il. L’avenir de l’autonomie stratégique européenne dépendra de la capacité des pays membres à rester unis et à investir dans leur industrie de défense, tout en surmontant les pressions des puissances extérieures.
Propos recueillis par Eric Guevara-Frey
Article web: jfe