Un seul état vous manque et tous sont désarmés ? Le gratin de l’industrie de défense se retrouve mardi à Ankara, en Turquie, à la veille du sommet de l’Otan, au moment où les États-Unis réclament des Européens qu’ils investissent beaucoup plus dans leur sécurité. Mais après des années de désengagement budgétaire en matière de défense, les industriels européens peinent à suivre le rythme, en dépit des dizaines de milliards de dollars de contrats d’armement attendus à Ankara.

Camille Grand, ancien secrétaire général adjoint à l’Otan et secrétaire général de l’Association européenne des industries de défense (ASD), explique pourquoi il croit néanmoins possible de relever le défi.

Est-ce que l’industrie européenne de défense est prête à réellement monter en puissance d’ici 2030 ?

« Je pense qu’on est en mesure de le faire. Il faut deux choses : que le rythme d’investissement reste soutenu et qu’on définisse les bonnes priorités.

« Il faut concentrer nos efforts pour recréer de la masse, pour pouvoir se substituer aux Américains quand c’est nécessaire, pour réagir à une crise, mais aussi disposer des capacités avancées, des capacités stratégiques qui permettent de commander des opérations complexes, de disposer du renseignement nécessaire à des opérations de haute intensité, d’avoir des moyens de frappe dans la profondeur suffisante ».

De quoi a besoin l’industrie européenne de défense pour monter en capacité ?

« D’abord, il faut reconnaître qu’il y a des goulots d’étranglement sur lesquels nos industriels sont très attentifs, qui sont le fait de disposer de personnels qualifiés en nombre suffisant. Il y a un gros effort de recrutement à travers toute l’Europe pour que ces usines puissent tourner à plein régime. Ce sont des métiers qui sont très attractifs mais qui, jusqu’ici, ne recrutaient pas dans les mêmes volumes chaque année. »

« Deuxièmement, il y a la question de la sécurité de nos approvisionnements. On a des composants critiques, des matières premières critiques qui ne sont pas forcément faciles d’accès. Il faut donc que l’industrie réussisse à garantir que ces matières et ces composants soient disponibles pour pouvoir tenir le rythme. »

« Enfin, il y a tout le thème de la dérégulation. Quand on veut créer une usine d’armement, en particulier si elle met en jeu des explosifs et des matières sensibles, on est devant des difficultés pour obtenir les permis. Ça prend parfois deux ans pour passer de la décision au lancement effectif des travaux ».

Est-ce que l’industrie européenne de défense est capable de remplacer les États-Unis sur l’ensemble des gammes de produits ?

« Je dis souvent que 98 % des technologies sont maîtrisées par l’industrie européenne, y compris les capacités très avancées comme les moyens de surveillance aérienne, les missiles avancés, les avions de combat. On a des savoir-faire en Europe qui n’ont pas à rougir devant les savoir-faire américains. Et on a même, dans certains domaines, une capacité de production qui est tout à fait comparable à celle des États-Unis.

« On doit en revanche travailler sur quelques secteurs où il y a plus de fragilité : l’intégration de l’intelligence artificielle, les moyens de commandement et de contrôle et quelques autres domaines où les États-Unis ont une avance sur les Européens, notamment l’usage militaire de l’espace. Pour le reste, on est vraiment dans un dispositif tout à fait calé pour répondre aux besoins des armées européennes, à des horizons, très souvent de cinq ans, et allant jusqu’à dix ans dans quelques domaines où il y a un peu plus de recherche et de développement.