Le sommet de l’OTAN qui s’ouvre ce mardi à Ankara amorce un tournant pour l’Alliance. Les gouvernements européens ont conscience qu’ils devront désormais assumer une part beaucoup plus importante de leur propre défense, alors que les États-Unis réduisent progressivement leur engagement sur le continent. Le secrétaire général Mark Rutte dit vouloir « donner vie au concept de l’OTAN 3.0, une Europe plus forte dans une OTAN plus forte » et miser sur une transition en douceur.
En coulisses, de nombreux dirigeants estiment que cette évolution risque, dans un premier temps, au moins pour quelques années, de se traduire par une Europe progressivement plus forte au sein d’une OTAN plus faible. On comptera moins de troupes américaines, moins de capacités technologiques de pointe américaines et les doutes sur la volonté de Donald Trump de porter secours à l’Alliance affaiblissent la capacité de dissuasion de cette dernière.
Un affrontement dès la fin de la décennie ?
Les alliés veulent poursuivre leur soutien à l’Ukraine alors que les attaques russes se poursuivent et que les inquiétudes grandissent face au renforcement militaire de Moscou et aux ambitions de Pékin. Pour le ministre polonais des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, cette nouvelle étape est inévitable. « L’OTAN 3.0 impliquera que l’Europe assume une plus grande part du fardeau de la défense conventionnelle, tandis que les États-Unis agiront davantage comme une cavalerie qui arrive en renfort au dernier moment », explique-t-il à The New York Times, mardi 7 juillet.
Il reste d’ailleurs peut-être peu de temps pour se préparer. Des responsables européens estiment qu’une Russie aguerrie au combat serait prête à défier l’Alliance d’ici 2029.
Un défi autant militaire que politique
Le changement de cap américain pousse les Européens à accélérer leurs efforts. Washington continue de réclamer une hausse des dépenses militaires et laisse entendre que les pays qui n’atteindront pas les objectifs fixés pourraient en subir les conséquences. À Berlin comme dans plusieurs capitales, le message est désormais compris. « Il est très clair que le rôle des États-Unis est en train de changer », observe l’experte allemande Claudia Major. Les Européens cherchent surtout à limiter les effets de ce virage et à gagner en prévisibilité, tout en sachant que cette transformation « peut être façonnée, mais pas évitée ».
Les obstacles vers cette voie restent pourtant nombreux : les armées européennes souffrent d’un manque de soldats, plusieurs pays peinent à augmenter leurs budgets de défense, de nombreuses capacités stratégiques restent largement dépendantes des États-Unis… Il faudra développer des systèmes de défense aérienne, des missiles longue portée, des satellites ou encore des moyens de renseignement que Washington fournissait jusqu’à présent.
Matthew Kroenig, ancien responsable du Pentagone, assure que l’Europe ne réussira pas à se passer de son allié américain : « Ils auront toujours besoin du leadership des États-Unis, de leurs capacités militaires de haut niveau, de leur dissuasion nucléaire et d’une présence suffisante de troupes américaines sur le terrain. »
À l’heure actuelle, toute l’organisation repose encore sur un commandement américain en mesure de coordonner rapidement les opérations alliées. Beaucoup doutent qu’une structure purement européenne puisse remplacer ce dispositif dans un délai aussi court. « S’il ne reste qu’un seul soldat américain en Europe, ce doit être le commandant suprême américain », juge l’ancien responsable de l’OTAN, Camille Grand. Il ne faudrait pas que le vide laissé par Washington puisse profiter à des ennemis.