Dans un contexte géopolitique marqué par de fortes tensions, les États doivent constamment se préparer à d’éventuels conflits. Pour cela, ils doivent disposer de stocks importants de drones, de capacités informatiques avancées, mais aussi de munitions. Pourtant, selon un récent article publié par le Wall Street Journal, les pays de l’OTAN font face à un manque préoccupant de munitions, notamment en raison d’une pénurie d’une matière essentielle à leur fabrication : la nitrocellulose.

Cette substance est issue de la cellulose, un composé naturel présent notamment dans les fibres de coton et le bois. Lorsqu’elle est traitée avec un mélange d’acide nitrique et d’acide sulfurique, une partie des groupes chimiques qui la composent est remplacée par des groupes nitrate. Cette transformation donne naissance à la nitrocellulose, une substance hautement inflammable utilisée comme propergol dans de nombreuses munitions ainsi que dans certains moteurs-fusées. Elle peut propulser des obus d’artillerie jusqu’à 110 kilomètres de distance.

La nitrocellulose est plus précisément fabriquée à partir de ce que l’on appelle les linters de coton, de courtes fibres duveteuses qui restent attachées aux graines de coton après le retrait des fibres principales. Riches en cellulose, ces résidus constituent une matière première privilégiée pour produire ce composé chimique. Or, les approvisionnements limités en linters représentent aujourd’hui l’un des principaux obstacles auxquels l’OTAN est confrontée alors qu’elle cherche à reconstituer ses stocks de munitions face à la montée en puissance militaire de la Russie et de la Chine.

L’OTAN cherche à sécuriser ses approvisionnements en nitrocellulose

Depuis quelque temps, l’OTAN cherche à augmenter ses réserves de nitrocellulose afin notamment de renforcer son autonomie dans l’approvisionnement et la transformation de cette matière, tout en réduisant sa dépendance à l’égard de fournisseurs étrangers. Les États-Unis, l’un des États membres de l’Alliance, produisent déjà l’essentiel de leurs linters de coton sur leur propre territoire, mais souhaitent désormais accroître considérablement leur production ainsi que leurs capacités à les transformer en nitrocellulose.

En Europe, où les agriculteurs ont abandonné la culture du coton au profit d’autres productions il y a plusieurs siècles, les pays dépendent depuis longtemps de la Chine pour leurs approvisionnements en linters de coton et en nitrocellulose déjà fabriquée. Ils cherchent désormais à développer leur propre production et explorent également des alternatives naturelles pour en produire. Un autre facteur vient toutefois compliquer davantage la relance de l’industrie européenne des munitions : le TNT, matériau explosif utilisé dans les obus d’artillerie, se fait lui aussi rare. Aujourd’hui, l’Europe ne dispose que d’une seule usine capable d’en produire, située en Pologne.

« Vous pouvez investir dans toute la capacité de production que vous voulez, mais pour une grande partie de l’industrie aujourd’hui, le véritable problème réside dans ces matières premières essentielles, notamment la nitrocellulose et le TNT », a expliqué Peter Russell, responsable des relations investisseurs du Czechoslovak Group, l’un des principaux fabricants européens d’obus d’artillerie de 155 mm. Les États-Unis dépendent principalement d’une seule usine de nitrocellulose située en Virginie, tandis que l’Europe en possède plusieurs.

Dans l’une d’elles, située à Bergerac, dans le sud-ouest de la France, l’entreprise de défense Eurenco a récemment relancé sa production de nitrocellulose. Sur place, une chaîne d’assemblage robotisée conditionne cette substance dans de grands cylindres. Une fois séchés, ces blocs hautement inflammables sont ensuite envoyés sur le front, où les artilleurs peuvent en empiler jusqu’à six dans des systèmes d’artillerie, en fonction de la distance de tir souhaitée. « Nous ne pouvons pas disposer de toutes les capacités dans un seul pays. Nous devons accepter cette interdépendance entre les nations », affirme Thierry Francou, directeur général d’Eurenco.

L’industrie européenne de l’armement tente progressivement de combler son retard de production

Pour remédier à cette pénurie de nitrocellulose, plusieurs pays européens ont lancé différentes initiatives. Le géant allemand de la défense Rheinmetall transforme actuellement un site civil de production de nitrocellulose en une usine dédiée aux usages militaires. La Pologne, de son côté, construit une nouvelle installation de production. Eurenco supervise également un projet pilote en Suède visant à fabriquer de la nitrocellulose à partir de déchets textiles. D’autres industriels misent sur une alternative : exploiter la cellulose issue des forêts scandinaves pour produire ce composé indispensable aux munitions.

La nitrocellulose peut en effet être fabriquée à partir de pâte de bois. Nammo produit ainsi de la nitrocellulose dans son usine de Vihtavuori, en Finlande, grâce à de la pâte de bois provenant des pays nordiques. Eurenco a également progressivement remplacé le coton par le bois. Les fabricants américains et canadiens suivent peu à peu cette voie. Toutefois, cette transition reste lente et n’a pas encore atteint une production à grande échelle.

Tout comme l’Europe, la Russie dépend elle aussi fortement de la Chine pour son approvisionnement en nitrocellulose. Une dépendance que les États-Unis tentent de réduire en imposant des sanctions à des entreprises chinoises accusées de fournir ce matériau à Moscou. Certains dirigeants de l’industrie estiment toutefois que le développement des capacités de production a longtemps été freiné par la réticence des gouvernements occidentaux à s’engager dans des investissements militaires sur le long terme.

« Il est de la responsabilité de l’industrie de développer ses capacités et d’investir. Mais pour y parvenir, nous avons besoin de contrats à long terme, et cela fait des années que nous le demandons », a indiqué Morten Brandtzæg, PDG de Nammo, avant de poursuivre : « Désormais, cela arrive dans notre secteur, aussi bien pour les munitions que pour les moteurs-fusées des missiles, entre autres. Et cela ouvre la voie à de nouveaux investissements ».