LE COMPTE À REBOURS POUR LA SORTIE DE LA « LISTE GRISE »
Nairobi intensifie ses réformes législatives avec l’objectif de quitter la « liste grise » du GAFI d’ici à mai 2026, afin de lever l’hypothèque de conformité qui pèse sur 45,6 milliards d’euros de transactions jugées suspectes.
Selon les directives du secrétaire au Trésor Chris Kiptoo, la stratégie repose sur un durcissement drastique de l’identification des bénéficiaires effectifs, ciblant prioritairement les secteurs opaques de l’immobilier et des professions juridiques.
L’inclusion du Kenya sur la liste des pays à « haut risque » de l’UE en juin 2025 impose des coûts de transaction prohibitifs, transformant cette mise en conformité en un impératif de souveraineté économique pour attirer les capitaux européens.
Le Kenya accélère. Le gouvernement affirme vouloir obtenir, d’ici mai 2026, le retrait du pays de la « liste grise » du Groupe d’action financière (GAFI/FATF), le gendarme mondial des crimes financiers basé à Paris. Une échéance serrée, rappelée publiquement par le secrétaire principal au Trésor (ministre des finances), Chris Kiptoo, devant des acteurs réunis à Nairobi : « Tout le monde doit faire son travail » pour sortir du dispositif d’ici mai. La « liste grise » n’est pas une sanction formelle, mais un signal rouge.
Depuis son inscription en février 2024, le Kenya est considéré comme présentant des faiblesses dans la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Conséquence directe : les banques étrangères renforcent leurs contrôles, certaines transactions prennent plus de temps et les investisseurs intègrent un risque de conformité dans leurs décisions. Autrement dit, l’économie paie un coût invisible : celui de la suspicion. Au cœur du dossier, Nairobi veut montrer qu’il ne s’agit pas seulement de promesses. Les autorités expliquent qu’il s’agit de renforcer la capacité de détection et de blocage des flux illicites, afin de rendre pleinement opérationnels les comités dédiés à la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Un chiffre illustre l’ampleur du défi : sur une période de 3 ans jusqu’en 2023, le centre de reporting financier du pays avait, dans un rapport, déclaré avoir traité des déclarations de transactions financières jugées suspectes, d’une valeur globale atteignant 6978 milliards de KES (45,6 milliards d’euros), dont 91% ayant transité par des banques. Les canaux évoqués incluent l’immobilier, mais aussi des professions telles que les avocats et les comptables, souvent au cœur des montages visant à dissimuler l’origine des fonds.
Des réformes en accéléré, sous pression internationale
La stratégie mise en avant repose sur trois leviers. D’abord, des contrôles plus stricts sur l’identité des clients et, surtout, des bénéficiaires effectifs, à savoir qui détient réellement une société ou un actif derrière une chaîne d’intermédiaires. Ensuite, un renforcement des déclarations de transactions suspectes, avec des mécanismes censés permettre un signalement et une analyse plus rapides. Enfin, une coordination « inter-agences » associant la police judiciaire (DCI), le bureau de l’Attorney General et d’autres départements de l’État. Le discours officiel insiste sur un point : il faut des résultats, pas seulement des textes. L’Attorney General, Dorcas Oduor, met notamment en avant le rôle du Registre des entreprises (Business Registration Services) et de l’Asset Recovery Agency, chargée de récupérer les avoirs liés aux crimes financiers, y compris par des procédures civiles. Objectif affiché : accélérer les enquêtes, les poursuites et la récupération d’actifs.
Derrière cette mobilisation, un calcul économique simple : sortir de la liste grise « pourrait faciliter l’entrée de capitaux » et réduire les coûts de financement pour les entreprises et les ménages, explique la presse kényane. Quand un pays est jugé risqué, emprunter et commercer coûtent plus cher : les banques demandent plus de garanties, les assurances renchérissent et des opérations banales deviennent plus lentes. Mais la crédibilité se mesure aussi à l’extérieur. Et c’est ici que le dossier dépasse Nairobi.
Pourquoi l’Europe regarde de près
Pour les partenaires européens, le sujet n’est pas technique : il est opérationnel. Les banques et entreprises de l’UE sont tenues d’appliquer des contrôles renforcés lorsqu’elles traitent avec des juridictions jugées à risque. Or, la situation du Kenya est devenue particulièrement sensible depuis que l’Union européenne l’a ajouté à sa liste des juridictions « à haut risque » en matière de blanchiment, une décision annoncée en juin 2025 selon The East African. Cette inscription signifie, concrètement, davantage de vérifications côté européen, donc plus de frictions : paiements plus lents, dossiers plus lourds, arbitrages plus prudents. Le même article souligne que cette décision européenne intervient dans un contexte où l’unité de renseignement financier kényane (FRC) a signalé une hausse des volumes de transactions suspectes, y compris celles liées au financement du terrorisme, ce qui a attiré l’attention des régulateurs.
Dès lors, une sortie kényane de la « liste grise » du GAFI ne serait pas qu’un simple symbole. Elle pourrait faciliter la relation bancaire et rassurer les investisseurs européens, pour qui la conformité est devenue un risque majeur (amendes, réputation, blocages de transactions). Inversement, un échec ou un report prolongerait l’incertitude et renforcerait l’image d’un pays où l’argent sale circule facilement — un repoussoir pour des capitaux qui, eux, ont le choix.
L’Europe, de son côté, joue aussi sa propre cohérence. Elle affiche une stratégie de lutte contre les flux financiers illicites et dépend du travail du GAFI pour étayer ses décisions, tout en menant ses propres évaluations. Dans ce cadre, le Kenya est un cas d’étude : un hub régional dynamique, mais sous pression pour prouver qu’il peut concilier ouverture économique et fermeté face aux circuits illégaux. Le compte à rebours est donc lancé.
D’ici mai 2026, Nairobi veut convaincre qu’il a comblé ses failles et que les annonces se traduisent par des contrôles réels, des enquêtes efficaces et des avoirs saisis. Dans le cas contraire, la « liste grise » continuera de peser sur le coût de l’argent, la vitesse du commerce… et la confiance des partenaires européens.