Ils sont recrutés via les réseaux sociaux, mal payés et officiellement non reconnus: ce sont les « agents jetables ». Des amateurs que les services de renseignement russes exploitent même sur le territoire suisse.

Reconnu coupable d’espionnage à des fins de sabotage. Mardi, la Cour régionale supérieure de Stuttgart, une des plus hautes cours d’appel du Land de Bade-Wurtemberg en Allemagne, a condamné un Ukrainien de 30 ans. Il s’agit de l’une des premières condamnations contre un agent étranger en Allemagne. L’homme est accusé d’avoir agi pour le compte des services secrets russes [lire encadré 1]. Il résidait dernièrement en Suisse.

Ces espions « de bas niveau » ou « jetables », parfois également nommés « agents à usage unique », sont loin d’être des cas isolés en Suisse. Suite à une enquête menée par SRF et le « Tagesanzeiger », le Service de renseignement de la Confédération (SRC) a confirmé l’existence de plusieurs autres cas documentés « ayant des liens avec la Suisse ».

« La Suisse ne bénéficie d’aucun statut particulier », explique le SRC à SRF. Leurs activités concernent principalement d’autres pays européens. Leurs cibles se trouvent dans des pays voisins, alors qu’ils résident en Suisse, utilisant le pays comme base arrière. Le SRC ne fournit aucun autre détail.

Des « agents jetables » difficiles à identifier

Le SRC confirme également que « quelques activités ont déjà été détectées en Suisse » même. Des activités enregistrées « dans la mesure où elles pouvaient être identifiées comme étant orchestrées par un Etat », ajoute-t-il. Là encore, aucun détail n’est fourni.

Cette dernière phrase du SRC illustre le problème posé par ces agents jetables: même pour les services de renseignement, ils sont difficiles à identifier. Et il est encore plus difficile d’identifier clairement leurs employeurs.

La difficulté de pouvoir identifier ces agents de « bas niveau » est inhérente à la nature de leur travail. Il ne s’agit en effet pas d’employés de services de renseignement étrangers, qui subissent généralement une sélection rigoureuse et une formation poussée pour opérer par exemple sous couverture diplomatique. Ou alors de sources recrutées au sein d’un organisme gouvernemental ou d’une entreprise, un processus qui peut prendre des années.

N’importe qui peut être un « agent jetable »

La situation est bien différente avec les « agents jetables ». N’importe qui peut en être un. Selon les experts, ils sont souvent contactés via les réseaux sociaux, notamment dans des groupes Telegram où les discussions portent sur la guerre en Ukraine.

On leur propose alors une mission contre rémunération, par exemple taguer un bâtiment avec des slogans anti-ukrainiens. Si la personne fournit une photo comme preuve, elle reçoit quelques centaines d’euros de compensation par virement bancaire. Le SRC indique que le recrutement n’est pas ciblé, mais plutôt généralisé.

D’autres tâches peuvent suivre, comme photographier une personne lorsqu’elle quitte son domicile. L’agent temporaire ignore généralement la vraie nature de ces tâches et la destination finale de ces informations.

S’il est démasqué, il ne subsiste que des traces numériques minimes. Du point de vue des services de renseignement, la perte est gérable. Les prises de contacts restent généralement anonymes en ligne, et il arrive que plusieurs intermédiaires interviennent. Presque aucune trace ne subsiste.

De retour en Suisse

L’Ukrainien condamné a été arrêté dans le canton de Thurgovie en mai 2025, puis extradé vers l’Allemagne. Après sa condamnation mardi à Stuttgart, il a été libéré, selon le tribunal, car il avait déjà purgé sa peine suite à des expulsions et à une détention provisoire antérieures.

L’Ukrainien serait de retour en Suisse, selon une enquête de SRF. Il serait rentré immédiatement après le verdict. On ignore comment les autorités gèrent la situation: le bureau des migrations du canton de Thurgovie, le Secrétariat d’État aux migrations (SEM) et l’Office fédéral de police (Fedpol) ont refusé de répondre aux questions de SRF.

Sujet original: Daniel Glaus (SRF)

Adaptation française: Julien Furrer (RTS)