Une femme qui s’est aperçue, à travers ses propres mots, qu’elle traversait une phase de mal-être psychologique.Le mal-être psychologique s’exprime souvent d’abord par le langage avant les symptômes physiques. © Freepik

Nous parlons tous. Tout le temps. À voix haute, à demi-mot, ou en silence dans notre tête. Ce discours intérieur structure notre manière de voir le monde et de nous voir nous-mêmes. Depuis plusieurs décennies, la psychologie s’y intéresse de près. Et pour cause, certaines tournures de phrases reviennent fréquemment chez les personnes en situation de mal-être psychologique, de stress chronique ou de dépression.

Selon le dernier baromètre de Santé publique France, près d’un Français sur quatre déclarait en 2023 un état de santé mentale dégradé, avec une hausse marquée chez les jeunes adultes et les femmes.

Comment le langage trahit le mal-être psychologique ? « Toujours », « jamais », « rien » : quand le langage se durcit

« Je rate toujours tout. », « Personne ne me comprend. », « Rien ne change. »… Ces phrases ont un point commun, elles enferment la réalité dans des absolus. En psychologie cognitive, on parle de pensée dichotomique, ou « tout ou rien ». Ce type de formulation est largement documenté dans les travaux de l’Inserm, notamment dans le champ de la dépression et des troubles anxieux.

Le problème n’est pas tant ce que l’on vit que la manière dont on le formule. En supprimant les nuances, le langage renforce le sentiment d’échec, d’impuissance et d’isolement. Peu à peu, ces mots finissent par façonner la perception de soi.

Le poids du « je dois » et du « il faut »

Autre catégorie très fréquente, les phrases construites autour de l’obligation. « Je dois être plus fort. », « Il faut que je tienne. », « Je devrais y arriver. ». Ces formulations traduisent une pression interne élevée, souvent associée à une faible estime de soi. Ce type de discours est corrélé à des niveaux plus élevés de stress chronique et de burnout.

À force de transformer chaque émotion en devoir, on finit par s’épuiser. Le langage devient alors le reflet d’un corps et d’un esprit sous tension.

« À quoi bon ? » : la fatigue psychique en filigrane

Certaines phrases inquiètent davantage les professionnels : « Ça ne sert à rien d’essayer. », « C’est comme ça, on n’y peut rien. ». Ces expressions traduisent ce que les psychologues appellent un sentiment d’impuissance acquise. Un mécanisme mis en évidence dès les années 1970, et toujours observé aujourd’hui dans les troubles dépressifs. En France, les données de Santé publique France montrent que ce sentiment est fortement associé aux idées suicidaires, qui concernaient environ 9 % des adultes en 2022.

Attention toutefois, prononcer ce type de phrase ponctuellement ne signifie pas être dépressif. Mais leur répétition, leur automaticité, doivent alerter.

Du virtuel au réel, le regard des autres omniprésent

« Qu’est-ce qu’ils vont penser ? », « Je vais passer pour quelqu’un de nul. ». Ce souci constant du jugement extérieur est particulièrement fréquent chez les adolescents et les jeunes adultes, pris entre construction de l’identité et exposition continue aux opinions extérieures.

Selon l’enquête EnCLASS 2023, menée en milieu scolaire en France, plus d’un élève sur deux déclare ressentir une forte pression sociale liée à son image, à son apparence ou à la manière dont il est perçu par les autres. Une pression qui ne s’arrête plus aux portes de l’école ou du travail puisqu’elle se prolonge sur les écrans, dans les fils d’actualité, les commentaires, les « likes ».

Le langage devient alors le symptôme d’une fragilité émotionnelle alimentée par la comparaison permanente. Chacun jauge sa propre valeur à l’aune de celle des autres, souvent idéalisée, mise en scène, filtrée. À force, ces petites phrases finissent par installer le doute, l’autocensure, parfois le repli. Elles disent moins un manque de confiance individuel qu’un climat collectif où l’exposition est constante et la bienveillance, plus rare.

Mal-être psychologique : le langage comme outil de prévention

Le langage n’est pas seulement un symptôme. Il peut aussi devenir un levier de prévention. Les thérapies cognitives et comportementales, recommandées par la Haute Autorité de Santé, s’appuient précisément sur l’identification et la reformulation de ces phrases automatiques.

Remplacer un « je n’y arriverai jamais » par « c’est difficile, mais je peux essayer autrement » n’est pas un simple jeu de mots. C’est un changement de regard, et parfois, un premier pas vers un mieux-être.

Santé mentale : ce que nos mots disent de notre époque

Si ces phrases résonnent autant aujourd’hui, ce n’est sans doute pas un hasard. Crises sanitaires, économiques, climatiques… Le contexte pèse. Et notre langage, fidèle miroir de nos émotions, en porte la trace. Le « ça ne sert à rien » dit parfois l’épuisement face à des efforts qui semblent ne jamais suffire. Le « c’est toujours pareil » traduit une impression de stagnation, voire d’enfermement, dans un quotidien contraint. Quant au « je n’y arriverai jamais », il reflète souvent une pression diffuse à réussir, à tenir bon, à ne pas flanche, même quand les ressources psychiques sont entamées.

Le langage devient alors un baromètre collectif. Il raconte moins des failles individuelles que le rapport émotionnel d’une société à son propre avenir. Dans un monde où tout va vite, où la comparaison est permanente et où l’injonction à aller bien est omniprésente, ces phrases sont parfois les seuls espaces où le malaise s’exprime sans filtre.

Prêter attention à ce que l’on dit, et à la manière dont on le dit, n’a rien d’un exercice narcissique ou autocentré. C’est, au contraire, une forme d’hygiène mentale, simple et accessible. Une façon de reprendre contact avec ce qui se joue à l’intérieur, avant que la lassitude ne se transforme en souffrance plus profonde.

À SAVOIR 

En cas de détresse psychologique ou de pensées suicidaires, le 3114 (numéro national de prévention du suicide) est gratuit, confidentiel et accessible 24h/24 en France.

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