On vous a peut‑être déjà dit que tout se jouerait dans vos gènes, que vos risques de maladie ou votre espérance de vie seraient décidés à la naissance. Cette idée très répandue laisse souvent un goût d’impuissance, comme si chaque résultat d’examen n’était que le reflet d’un scénario immuable.
Entre les tests ADN grand public et les annonces spectaculaires sur la modification du génome humain, la confusion est facile. Des équipes de recherche travaillant pour l’Académie des sciences, l’Inserm ou le CNRS rappellent pourtant que la réalité est plus nuancée, et que la biologie moderne distingue clairement ce qui relève du patrimoine génétique de base et ce qui reste influençable au fil de la vie.
Patrimoine génétique : ce qui est écrit dans vos gènes… et ce qui ne l’est pas
Quand on parle de patrimoine génétique, on désigne d’abord la séquence de votre ADN, ce « texte » composé de milliards de lettres que vous recevez de vos parents. Ce génome fixe la couleur de vos yeux, une partie de votre taille, certaines prédispositions à des maladies héréditaires ou à des traits de personnalité. À l’échelle d’une vie, cette séquence reste globalement stable, hors mutations accidentelles ou provoquées par des agents mutagènes comme les rayons ultraviolets ou certains cancérogènes.
Modifier directement ce texte génétique est aujourd’hui possible dans quelques situations très ciblées. La thérapie génique et des outils d’édition comme CRISPR‑Cas9 permettent par exemple de corriger certaines mutations responsables de maladies héréditaires monogéniques. Ces approches restent réalisées dans des contextes médicaux précis, avec des essais cliniques encadrés et des débats éthiques portés par des instances comme l’Académie des sciences, autour de spécialistes tels qu’Alain Fischer, Annarita Miccio, Jean‑Louis Mandel ou Hervé Chneiweiss. Pour la grande majorité des gens, le génome de départ ne sera donc pas retouché directement au cours de la vie.
Épigénétique : comment votre mode de vie parle à vos gènes
La marge de manœuvre se situe surtout ailleurs, dans ce que les biologistes appellent l’épigénétique. Là, il ne s’agit plus de changer les lettres de l’ADN, mais de moduler la façon dont les gènes s’expriment. Des « interrupteurs » chimiques posés sur l’ADN ou les protéines qui l’entourent vont activer certains gènes et en mettre d’autres en veille. Ces interrupteurs réagissent en permanence à ce que le corps perçoit : nutriments, hormones du stress, activité musculaire, pollution, rythmes veille‑sommeil.
Des travaux de l’Institut Pasteur sur des populations pygmées et bantoues montrent par exemple que le passage d’un habitat forestier à un environnement urbain modifie l’épigénome de gènes liés à l’immunité, sans toucher à la séquence génétique de base. Une équipe de l’institut Salk a observé, chez la souris, qu’une alimentation limitée dans le temps changeait l’expression de gènes dans plus de 22 tissus différents du corps et du cerveau. En pratique, plusieurs grandes familles de facteurs se détachent :
- l’alimentation, avec la place laissée aux produits frais par rapport aux aliments ultra‑transformés et la régularité des repas ;
- l’activité physique, qui influence des gènes associés au métabolisme, à l’inflammation et à la santé musculaire ;
- le sommeil et la gestion du stress, via des hormones comme le cortisol qui laissent des traces épigénétiques ;
- l’exposition aux toxiques, du tabac à l’alcool en passant par certains pesticides et la pollution de l’air ;
- la qualité du tissu social et affectif, qui joue sur la façon dont l’organisme encaisse ou non les chocs de la vie.
Peut-on agir sur son patrimoine génétique pour soi et pour ses enfants ?
Pour mesurer ce qui dépend vraiment de chacun, des équipes ont comparé l’effet des gènes et celui du mode de vie sur la longévité. Une vaste étude de cohorte portant sur environ 500 000 personnes, publiée dans la revue Nature Medicine et relayée par le site Pourquoidocteur, estime que la génétique n’expliquerait qu’environ 2 % des différences de longévité observées, contre près de 17 % pour l’environnement et le mode de vie. D’autres synthèses, reprises par le laboratoire Biocenter, situent la part des gènes autour de 10 à 15 % de l’espérance de vie, le reste revenant surtout à l’alimentation, à l’activité physique et aux conditions de vie au sens large.
La notion de prédisposition prend alors tout son sens. Une personne porteuse d’un terrain à risque pour certaines formes de cancer ne développera pas forcément la maladie. Biocenter rapporte qu’un mode de vie considéré comme sain peut réduire ce risque de l’ordre de 24 à 35 % sur cinq ans, même en présence d’un facteur génétique défavorable. Des chercheurs comme la neurobiologiste Isabelle Mansuy décrivent aussi comment des stress sévères ou une alimentation très déséquilibrée peuvent laisser des marques épigénétiques parfois détectables chez la descendance, ce qui suggère qu’une partie des choix et des expositions d’aujourd’hui peut influencer non seulement la santé personnelle, mais aussi celle des générations suivantes, dans des limites encore en cours d’exploration par la recherche.
En bref
- Alors que le génome humain reste largement stable à l’échelle d’une vie, des institutions comme l’Académie des sciences distinguent patrimoine génétique de base et expression modulable des gènes.
- Les travaux sur l’épigénétique montrent que l’alimentation, l’activité physique, le stress, l’habitat ou les toxiques pèsent bien plus que les gènes sur la longévité et certains risques de maladies, avec des chiffres allant de 2 % à 17 % d’effet pour le mode de vie.
- Entre thérapies géniques très encadrées, héritage épigénétique partiel et marge de manœuvre offerte par vos choix quotidiens, l’article trace la frontière entre ce que vous pouvez encore influencer et ce qui reste hors de portée.